Mohamed Lamouri, le chanteur de la ligne 2 sort du métro !

Mohamed Lamouri. © Benjamin Caschera

On le voyait régulièrement chanter son raï déchirant dans les rames de la ligne 2 du métro parisien, un synthétiseur à l’épaule : Mohamed Lamouri, jeune algérien de 35 ans, est aujourd’hui associé à la plateforme musicale La Souterraine et au label Almost. Il vient de sortir son premier EP, Chanteur de Paris, et s’entoure désormais du groupe Mostla. Portrait.

Le destin tient parfois à une correspondance de métro. Celui que l’on surnomme le "chanteur de la ligne 2", Mohamed Lamouri, raconte avec humour, de sa voix abrasive, pleine de fissures et d’étincelles, comment il a un jour atterri sur son tronçon fétiche, Courcelles-Père Lachaise : "J’ai testé la 6, la 8, avant d’atterrir durablement sur la 4. Mais un jour, je te jure, il faisait une chaleur à crever, au moins 40° sur Paris. J’étouffais sous terre. Je me suis dit : ce week-end, je change de ligne ! Une sorte de court-circuit, avec du brouillard et tout, m’ont décidé !"

Mohamed emprunte les couloirs, direction la 2, en partie aérienne, celle qui file à travers ces quartiers populaires qu’il adore, ses fiefs de Ménilmontant et Belleville, qui abrite son "spot", le café Le Zorba. Depuis, avec son synthétiseur rafistolé, posé sur son épaule comme un Stradivarius, ses maigres arpèges répétitifs au bout des doigts, sur lesquelles s’envole sa mélodie, il envoûte les rames de ses sortilèges. Car, au passage de Mohamed, le temps s’arrête ; les voyageurs suspendent leur course et leur souffle, pour prêter l’oreille et le cœur à sa voix charismatique, son chant de chamane, son blues de déraciné, entre ombre et lumière, patiné par l’existence.

Pour l’amour d’Hasni

Le jeune homme atteint de cécité quasi totale chante, avec un charme incomparable Hotel California d’Eagles ou Billie Jean de Michael Jackson, en version arabe. Surtout, il interprète son héros, le roi du raï love, Cheb Hasni, mort en martyr, assassiné en 1994, pour avoir chanté l’amour et la vie trop librement.

De son idole, Mohamed connaît tous les titres. Ainsi éclaire-t-il : "Hasni, notre préféré à tous, adore les gens populaires. Il raconte des histoires simples : l’amour, les séparations, les gens sans parents…" Dans le métro, des fêtards dansent sur ses arpèges, les beats électriques de sa boîte à rythmes, et des Algériens lui confient leurs émotions : telle chanson leur rappelle leur mariage, leur divorce, une tranche de vie, là-bas.… Et puis, quand Mohamed chante, les smartphones capturent l’instant et les images du chanteur voyagent autour du globe, envoyées par les touristes, même jusqu’à Melbourne.

Bled Music

L’histoire de Mohamed prend racine au cœur de l’Algérie, près de Tlemcen. Comme toute sa famille, dans les années 1990, il squatte devant l’émission télévisée, ultra-populaire, Bled Music, qui diffuse en boucle les clips du moment. En ce temps-là, un nouveau son fait fureur, grisant la jeunesse, une musique de liberté, bande-son d’une génération : le raï.

Ses ambassadeurs se nomment Cheb Nasro, Cheb Khaled, Cheb Mami, Cheb Anouar, et  bien sûr Cheb Hasni. Le petit Mohamed achète des cassettes et dérange le repos de ses voisins à l’heure de la sieste – il chante comme un pinçon ! Si l’entourage le trouve un brin agaçant, il lui reconnaît pourtant un certain talent. Bientôt, l’enfant s’achète un synthétiseur, un Casio, une marque à laquelle il restera fidèle jusqu’aujourd’hui. En Algérie, il se produit dans les mariages. Jamais de manière professionnelle.

Et puis, à vingt ans, muni d’une "seule petite valise", avec quelques vêtements, il débarque à Paris, loge chez son oncle et sa tante. Et s’ennuie ferme : "Je n’avais pas de copain. Je ne jouais plus de musique. Je ne sortais pas."

Un jour, pourtant, il décide de tester l’une des scènes musicales les plus importantes de la capitale : le métro. "C’est dans le métro que Jean-Jacques Goldman a repéré Sirima, qui chante sur le morceau Là-Bas. J’ai aussi entendu parler d’un chanteur anglais qui a passé 40 ans dans le métro avant de devenir connu ! Bref, ça ne coûtait rien d’essayer !", justifie-t-il. Dans le métro, Mohamed se fait repérer par des producteurs – "Comme celui de Cheb Mami ! Il s’appelle Michel", sourit-il –  qui lui laissent leur carte… En vain. Le chanteur les perd. Ne les rappelle jamais.

Il faudra alors toute la persévérance d’un autre homme, Benjamin Caschera, fondateur de la plateforme musicale La Souterraine et du label Almost, pour que Mohamed sorte enfin de son tunnel. Benjamin raconte : "Comme tout le monde, je l’ai d’abord entendu dans le métro. Sa voix remarquable, son dispositif hyper minimaliste, son Casio aux allures de jouet m’ont fasciné. J’étais alors stagiaire chez un distributeur de musique et j’avais pour fantasme, un jour, de produire Mohamed."

La patience fut son alliée. Benjamin passe des soirées entières au Zorba à tenter d’apprivoiser l’oiseau. Car l’animal ne se laisse pas facilement convaincre. Lui-même explique : "Je réfléchis toujours longtemps. Il faut que je connaisse très bien les gens. Les producteurs, ils font du business, on ne sait jamais. Alors j’ai peur des arnaques, mais Benjamin, je l’ai adoré !"

Chanteur de Paris

Mohamed fait ses premières scènes, à l’Olympic Café, tourne dans un film, Rives. La presse s’intéresse à son histoire. Et puis, autour de Lamouri, se forme le groupe Mostla – Benjamin Glibert d’Aquaserge, Mocke et Baron Rétif. Sur les planches, le chanteur développe encore son charisme, gagne en envergure.

Le 7 février dernier, sur la scène du bar éphémère, le 824 heures, à Oberkampf, Mohamed, aux anges, ambiançait une salle comble, venue oublier la neige aux lueurs de sa douce musique. Son EP vient de sortir. Il s’intitule Chanteur de Paris – un hommage à sa ville d’adoption. Et quelque part, il possède bien cet esprit de Titi Parisien : un Titi né du métro, aux accents venus d’ailleurs. Souhaitons-lui longue route !

Page Facebook de Mohamed Lamouri
Mohamed Lamouri Chanteur de Paris (Almost) 2018