Ammar 808, le Maghreb du futur

Ammar 808 © Sia Rosenberg

À bord de sa boîte à rythmes des années 80, la TR-808, Ammar 808, une invention de Sofyann Ben Youssef le Tunisien, explore les chants traditionnels du Maghreb. Pour l’épauler dans sa mission, il s’entoure de trois chanteurs : le Tunisien Cheb Hassen Tej, l’Algérien Sofiane Saidi et le Marocain Mehdi Nassouli. En résulte une transe panarabe, électrique et enracinée, qui décoiffe. On décolle ! 

Il voyage dans le temps, affronte le futur, plonge dans le riche patrimoine du passé, explore des galaxies musicales par-delà les temps : voici Ammar 808. Ammar, au Maghreb équivaut à "monsieur Dupont" – soit "Mister nobody", le gars dont on ne sait pas le nom. Ainsi, le musicien tunisien Sofyann Ben Youssef, père de cette créature de science-fiction, brouille-t-il les pistes : "c’est mon alter ego musical, quand je fais de l’électro. Son pseudo passe-partout, sans connotation géographique, sociale, ni musicale se dissocie de mon itinéraire : mon intention". 

Derrière son invention, Sofyann se dévoile pourtant. Première caractéristique ? Fan de Sci-Fi, et en particulier de Star Trek. "Ce ne sont pas tant les effets spéciaux, les navettes ou les aliens qui m’impressionnent, mais plutôt les chamboulements sociaux que l’on imagine. Les extra-terrestres se distinguent de nous par leur manière d’appréhender la vie, de faire l’amour, par leurs hiérarchies de valeurs. À travers eux, nous nous réinventons…"

Autre signe distinctif ? L’éclectisme musical. A l’Institut Supérieur de Musique de Tunis, il étudie les musiques arabes et orientales. Ce qui n’empêche pas ses oreilles de traîner aux quatre vent : classique occidental, métal, rock, jazz, électro… Lors d’escapades indiennes, il se frotte à d’autres traditions, les décortique. Aujourd’hui installé à Bruxelles, il bricole des musiques inédites, à base de sons ancestraux. 

Un vaisseau spatial : la TR-808

Pour accoster ces mondes inconnus, le jeune homme s’est trouvé un vaisseau : la TR-808 – d’où son nom de scène – une boîte à rythmes mythique, fabriquée par Roland entre 1980 et 1983. Dès qu’il aperçoit l’engin vintage, principalement utilisé dans l’acid house ou le hip hop, dans le studio d’un ami, c’est le coup de foudre : "J’ai adoré la couleur de ses basses. Dans les musiques traditionnelles, à l’exception du taiko, aucun son ne descend aussi bas. Je pose sur les graves de la TR-808, des sons traditionnels inchangés, sans interférence. Je triture à partir de cette base-là".

Ainsi travaille Sofyann : il ne modifie pas tellement le répertoire traditionnel, multiséculaire – chansons d’amour, en louange à Dieu, ou à sa terre –, mais en amplifie les résonnances. "Dans l’extension des basses, je matérialise, par exemple, la violence qui secoue notre temps : la banalisation des guerres, etc. Dans tous les cas, je tâche d’accroître la couleur des émotions qui traversent le morceau, de les transmuter grâce aux machines. Je ne modernise pas ces musiques ; je déniche les extensions et autres résonnances cachées en leur sein."
 

Après un galop d’essai avec le groupe Bargou 08, où Sofyann revisitait les sons traditionnels de la région de Bargou, en Tunisie avec un Moog, il se lance avec Ammar 808 dans une épopée solitaire, à l’expression très personnelle. "Ce projet me ressemble davantage que tout ce que j’ai pu faire par le passé. J’y exprime avec exactitude mes rêves sonores. Sur scène, je fais tout, avec mon set de machines, mes samplers, mes boîtes à rythmes. Seul m’accompagnent un joueur de flûte gasba, et les chanteurs."

Trois chanteurs, trois couleurs

Car Sofyann Ben Youssef ne fait pas cavalier seul. Pour sublimer ses créations, il s’entoure d’un casting impressionnant de trois chanteurs : le Tunisien Cheb Hassen Tej, le Marocain Mehdi Nassouli, déjà remarqué auprès de Titi Robin, et l’Algérien et roi du raï Sofiane Saidi. Et chacun, interprétant des chants traditionnels de son pays, fait sonner sa signature, comme l’explique Sofyann : "Cheb Hassen incarne la force de la montagne, l’espace dans lequel il vit. Dans sa contrée, 300 mètres séparent les maisons. Pour appeler quelqu’un depuis chez toi, tu 'jettes la voix'. Du coup, tu développes une capacité vocale pour couvrir des espaces énormes… Sofiane Saidi incarne, lui, ce blues algérien, urbain. Quant à Mehdi Nassouli, avec ses chants gnaoua, hérités des esclaves, il exprime cette connexion avec les esprits, les mondes invisible".

Sous la musique de Sofyann Ben Youssef, sous les voix des trois hérauts, s’élève, comme l’indique le titre du disque (Maghreb United), la vision d’un Maghreb unifié. Sofyann explique : "Depuis le Printemps Arabe de 2011, nous avons appris, en Tunisie, de toutes les vagues de violence. Ces gros changements menacent notre identité. Je me pose, plus largement, la question du devenir du Maghreb : je redoute cette invasion culturelle en provenance d’un monde islamiste financé par les States et les pétrodollars. Je ne veux pas rester spectateur inactif de ces phénomènes." 

"Tunisian touch"

En attendant, Ammar 808 fait danser les foules, avec ses carambolages de sons distordus, sa transe panarabe et les chants exaltés. Ce faisant, il participe au visage d’une musique arabe "futuriste", dans la traînée de poudre allumée par Omar Souleyman, Acid Arab ou la vague électro-chaâbi. Sur tous ces nouveaux courants, il émet ses hypothèses : "Auparavant existait une ligne de démarcation claire entre les 'musiques du Sud', celles du 'Tiers-Monde' pour parler abruptement et celles du monde 'développé'. Le monopole de l’enregistrement appartenait alors à l’homme blanc. Mais Internet a entraîné un clash esthétique. Tous les sons produits de manière locale débarquent sur le même espace : le web. Désormais, fini cet équilibre où les musiques du Tiers-Monde venaient simplement épicer les musiques globales ! Désormais, les sons traditionnels s’abreuvent aux musiques du 'Nord'. Sans hiérarchie". 

Sofyann Ben Youssef contribue évidemment à ces bouleversements. Sur les réseaux sociaux, ses fans parlent même, à son sujet, de l’émergence d’un nouveau style, le "Maghreb Bass" ou la "Tunisian touch". Les pieds ancrés dans le passé, le regard tourné vers le futur, Ammar 808 livre assurément sa petite révolution. 

Ammar 808 Maghreb United (Glitterbeat/Differ-ant) 2018

Page Facebook de Ammar 808