À Oran, le raï est toujours roi, mais il a changé

Les nouvelles stars du raï comme Houari Manar ou Bilel Sghir ont remplacé Khaled ou Hasni. © RFI/Leïla Beratto

La 11e édition du Festival de la musique et de la chanson oranaise a lieu en Algérie du 5 au 9 août. Les artistes invités mettent en valeur le patrimoine musical classique de la ville, mais dans les rues d’Oran, le raï reste la musique favorite.

 

Une centaine de spectateurs est assise sur des fauteuils rouges. La plupart sont des femmes et des enfants. Sur la scène du théâtre régional d’Oran sur laquelle on a installé un portrait du président Abdelaziz Boutelfika, de jeunes chanteurs se succèdent et reprennent les standards de la musique oranaise, accompagné par un orchestre de violons, d’ouds, de percussions et de synthétiseurs. 

Au programme, de la chanson à texte et de la musique bédouine. Samia filme toute la soirée avec son téléphone portable : "Ce sont des chansons que j’aime beaucoup, que j’écoute souvent à la radio. Et puis c’est notre patrimoine". Elle est venue avec ses deux filles : "C’est l’été, ça leur fait une sortie". 

La soirée du 11e Festival de la chanson oranaise est retransmise à l’extérieur du théâtre grâce à deux écrans installés sur la façade. Dans les jardins de la place d’armes, Sofiane est pourtant plus intéressé par les clips qu’il regarde sur son téléphone : "Je n’écoute jamais ça, dit-il en pointant du doigt les écrans du théâtre. C’est de la musique qu’on entend à la radio ou à la télévision. Tu ne danses pas avec ça". 

Ce soir-là, le son qui sort des autoradios des voitures bloquées dans les embouteillages autour de la place est celui du raï. "Le raï est perçu comme une musique populaire, voir vulgaire, explique Rédouane Bencheikh, qui prépare une thèse d’anthropologie sur les artistes et la ville. Lorsqu’il y a des événements officiels, les autorités invitent les artistes de musique oranaise, de musique dite classique. C’est un festival 'pour les familles', c’est-à-dire que les femmes peuvent s’y rendre". 

© RFI/Leïla Beratto
Le festival de la chanson et de la musique oranaise, organisé par l'état, mettait en avant le patrimoine musical classique de la région.

 

"Hasni, c’est fini"

Dans la rue Larbi Ben M’hidi, dans un grand magasin au carrelage blanc, les CDs sont classés par genre, du sol au plafond. "Pendant l’été, nous vendons beaucoup de rap français, mais c’est lié aux vacanciers. Le reste de l’année, nos meilleures ventes, c’est le raï", explique Réda Tiloult, le gérant. 

Sur les étagères, les stars des années 80 côtoient des plus jeunes, aux cheveux gominés. "Khaled ou Hasni, c’est comme les chansons d’amour françaises, tout le monde les connaît, tout le monde les achète. Mais ce qui marche, notamment pour les jeunes, c’est le nouveau raï et les chanteurs comme Bilal Sghir et Chab Houssam", ajoute-t-il. Un peu plus loin, dans une autre boutique, le vendeur confirme : "Aujourd’hui, le raï, ce sont les nouveaux. Hasni, c’est fini". Il faut désormais compter avec Houari Manar, Kader Japonais, mais aussi les femmes comme Cheba Dalila ou Warda Charlomanti. 

Cette dernière, très maquillée, tee-shirt rouge, jean troué, et faux ongles roses, a mis en ligne début août une vidéo de son dernier morceau, Adiani, ça va pas (Mes ennemis ça ne va pas), enregistré dans un studio. En moins de 48h, la vidéo a été vue près de 900 000 fois. La musique, pour laquelle les voix sont modifiées, les paroles et les personnalités de ce nouveau raï n’ont plus rien à voir avec l’album Kutché de Khaled et Safy Boutella sorti en 1988 ou avec le titre phare de Rana Raï, Ya Zina diri Latay, sorti en 1983. Pourtant, le succès est indéniable. 

Révolution du marché 

Derrière une petite porte en métal, dans une ruelle du vieux centre-ville d’Oran, trois jeunes hommes, des musiciens-arrangeurs, préparent la journée de travail. D’ici la nuit, deux nouveaux titres doivent sortir du Studio 31, l’un des studios de musique les plus importants du pays. Une pièce sert à enregistrer et mixer, l’autre, à enregistrer des lives. 

Houari Selmani, 45 ans, en est le propriétaire, mais il est également producteur de raï. "Avant le développement des téléphones portables, de la 3G et des réseaux sociaux, le raï se limitait à Oran. Ça ne se faisait pas d’écouter du raï chez soi. Maintenant, il y a les téléphones", explique-t-il en soulignant l’explosion du secteur depuis 2004. 

Le raï est le seul secteur musical qui semble faire vivre ses artistes et qui permet de développer une petite industrie. Mais ce "raï" n’est pas celui qui est connu internationalement. Les maisons de disque des années 1980 ont mis la clé sous la porte. En revanche, le dernier titre de Cheb Bilal, Vida loca, mis en ligne début août, a dépassé 5 millions de vues sur internet et un contrat est en discussion avec le plus grand label d’Arabie Saoudite, Rotana. 

Houari Selmani, lui, prépare une application mobile, qui, à la manière de Spotify, proposerait de visionner les derniers clips en exclusivité, contre un abonnement. "Si ça marche, ça révolutionnera le marché du raï", affirme-t-il. Un marché dans lequel les artistes gagnent de l’argent lors de leurs prestations dans des mariages ou des cabarets. 

Miroir de la société

Régulièrement, à la télévision, les chanteurs de raï sont pourtant stigmatisés, critiqués, taxés de "faux artistes". "Ce ne sont pas des extra-terrestres, réplique Redouane Benchikh. Ils ne sont pas en rupture avec la société. Ils puisent dans les racines musicales de notre culture pour les rythmes et les instrumentations. Dans leurs textes, ils introduisent un vocabulaire des régions rurales, d’où ils sont originaires". Et Houari Selmani va plus loin : "Les chanteurs de raï sont le miroir de la société. Ils travaillent dans les cabarets, au contact des Algériens quotidiennement. Il y a des chansons bizarres qui parlent de drogue ? Et bien, c’est parce qu’ici, tout le monde se drogue !"

L’apparence des artistes est aussi régulièrement ciblée : en octobre 2017, le concert de Houari Manar est annulé sous la pression des internautes qui s’attaquent au style très efféminé du chanteur et à son orientation sexuelle présumée. "Le raï est un milieu d’extravagance. Certains artistes choisissent de se distinguer avec leurs tenues. Certains, et notamment les femmes, sont tellement rejetés par la société, qu’ils s’affranchissent de toutes les limites", analyse Redouane Benchikh. 

Les invitations pour les festivals officiels, organisés par l’état, sont rares, mais le raï fait parfois, à son insu, des incursions dans la politique. À la fin du mois de juillet, le concert de Kader Japonais a été interrompu à Ouargla, par des manifestants qui dénonçaient le gaspillage d’argent public et réclamaient de meilleures conditions de vie. 

Alors que dans ses éditos, la presse du pays s’en est violemment pris à ceux qui ont interrompu le concert, le chanteur de raï a déclaré : "Si le boycott de mon concert rapporte quelque chose aux jeunes de Ouargla dont je n’ignore pas les conditions de vie, alors tant mieux et je les soutiens". Houari Selmani conclut : "Les chanteurs de raï sont haïs et adorés. Ils font le buzz avec leurs problèmes, mais quand ils sont dans la rue, tout le monde veut un selfie avec eux. Ils remplissent les  cabarets. Peu importe les critiques, on se débrouille tous seuls, on travaille et ça marche".

© RFI/Leïla Beratto
Les anciennes maisons de disque comme Disco Maghreb ont mis la clé sous la porte.