Jean-Michel Jarre, de l’expérimentation à la mélodie

Jean-Michel Jarre © Peter Lindbergh

L’adepte des gigantesques concerts de musique électronique revisite son album Équinoxe, paru en 1978. Il a depuis vendu plus de 80 millions de disques et collaboré avec de nombreux artistes. Rencontre avenue Montaigne à Paris, chez Jean-Michel Jarre, entre un avion et plusieurs interviews.

RFI Musique : Pourquoi avoir voulu créer, 40 ans après, une suite à votre quatrième album, Équinoxe ?
Jean-Michel Jarre : A l’origine, ce n’est pas une suite, sequel en anglais. Pour la première fois de ma vie, je suis parti du visuel de la pochette d’Équinoxe, conçu par Michel Granger, car c’est pour moi le plus iconique de l‘ère du vinyle. Ces espèces de créatures, ces observateurs de l’humanité, que sont-ils devenus quarante ans plus tard ? J’ai imaginé un futur apaisé et un futur plus sombre. Ce qui donne lieu à deux pochettes différentes pour la même musique, qui symbolisent ces deux futurs. J’ai fait appel à un jeune artiste tchèque graphiste 3D, Filip Hodas, que j’ai trouvé sur Instagram. J’ai composé cet album comme la bande originale d’un film que j’avais en tête, sans jamais réécouter l’album de 1978. Cela a été très excitant et rafraîchissant de travailler ainsi. J’ai mêlé des sons de la nature à des sons électroniques ou électro-acoustiques, j’ai également recréé des sons de la nature.

N’étiez-vous pas tenté d’utiliser les mêmes instruments électroniques qu’en 1976 ?
Cela a été ma première réaction, mais comme il s’agissait d’imaginer le futur, j’ai utilisé des instruments analogiques et numériques.

Pratiquez-vous le sampling, l’échantillonnage ?
Je viens de l’électro-acoustique, du GRM de Pierre Schaeffer (Groupe de Recherches Musicales, ndlr). J’ai commencé à enregistrer des sons avec un micro, à les découper et à en faire de la musique, ce qui est le chapitre précédent du sampling. J’ai utilisé pas mal de samples dans mon précédent album, Électronica.

A la différence du GRM, vous avez constamment cherché la mélodie. Pourquoi ?
Je considère que la chose la plus importante dans la musique c’est la mélodie. Il y a eu une période assez réactionnaire dans l’avant-garde des années 1960, 1970. Je me souviens de Iannis Xenakis qui nous disait : "Attention, tout ce qui est lié à l’émotion est suspect". J’ai toujours voulu créer des ponts entre l’expérimentation et la mélodie.

Quitte à être mis de côté par les mondes de la pop ou des musiques électroniques…
J’ai toujours été un peu "off", à l’écart, par rapport à la variété française. J’ai fait quelques incursions avec Christophe ou Patrick Juvet. Au départ, dans la musique électronique, j’étais presque seul en France, il y avait Kraftwerk ou Tangerine Dream en Allemagne. Nous étions dans les années 70 en période punk, dont la devise était "No Future". Moi c’était plutôt "Yes Future".

Composez-vous ici ou dans votre home-studio de Bougival, à l’ouest de Paris ?
Aujourd’hui, le grand luxe c’est de pouvoir travailler un peu n’importe où. Mon home-studio est à Bougival, il s’est agrandi car je garde tous mes instruments, soit plusieurs centaines. Ils sont pour la plupart branchés, c’est la seule manière pour qu’ils ne s’abîment pas. Suivant les projets, j’aime redécouvrir les instruments que j’avais oubliés, ils sont une source d’inspiration. Je n’avais pas oublié le Mellotron, que j’ai utilisé pour Équinoxe Infinity.

Composer de la musique électronique est-il un travail solitaire ?
Bien sûr, c’est propre à la musique électronique : on travaille dans nos home-studios. Comme les peintres ou les écrivains, nous sommes assez isolés. C’est pour cela que je souhaitais réaliser ce projet Électronica afin de collaborer physiquement avec des musiciens, partager ces moments de studio.

D’où ces trente-deux collaborations…
L’une des raisons de ce projet était de créer des liens différents avec des artistes, dont la musique serait le prétexte. Je traversais alors une période sombre, j’avais perdu mes parents, mon éditeur légendaire, Francis Dreyfus, un divorce assez pénible… J’ai donc eu envie d’aller vers des artistes qui sont des sources d’inspiration. Cela a été un voyage initiatique et une thérapie pour moi. On est devenus très proches avec Moby, Gary Numan, Air, M83 ou Laurie Anderson. Cela donnera lieu à d’autres collaborations. J’ai par exemple participé à l’album de Gorillaz, qui sera associé à l’un de mes prochains projets.

Les musiques électroniques actuelles pêchent-elles par l’aspect musicien derrière son ordinateur ?
C’est une très bonne question, que je me suis posée au début de ma carrière. Les instruments acoustiques du rock, du jazz ou de la musique classique ont été créés pour le jeu, la performance et le partage. On y a mis plus tard des micros. Les instruments de la musique électronique c’est l’inverse : ils sont issus des studios et on a eu besoin de les mettre sur scène. Ce n’est pas très sexy de rester deux heures derrière son synthétiseur ou son ordinateur, c’est la raison pour laquelle j’ai eu l’idée d’intégrer aux concerts la vidéo, les lumières, de nouvelles technologies. Notamment lors de mon concert Place de la Concorde (en 1979, ndlr). Cela fait partie du vocabulaire, de la grammaire de la performance électronique. Cela s’est développé dans des raves ou des festivals. Même le rock s’y est mis.

Jean-Michel Jarre, Équinoxe Infinity, Columbia/Sony Music, 2018
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