Francis Lai : la mort d’un immense mélodiste

Francis Lai, le 13 mars 2017. © GABRIEL BOUYS / AFP

Un homme et une femme, Love Story, La Bicyclette, Bilitis, Les uns et les autres : par le cinéma ou la chanson, ce Niçois devenu parisien de cœur a donné à notre culture populaire quelques-unes de ses plus grandes mélodies. Il est mort mercredi 7 novembre 2018 à l'âge de 86 ans.

Francis Lai compte parmi ces quelques compositeurs français qui ont donné au monde entier des mélodies connues de quiconque n’est pas sourd, à commencer par les musiques d’Un homme et une femme et de Love Story, parmi les bandes originales d’une centaine de films et environ six cents chansons. Pourtant, sa carrière commença comme celle de nombreux musiciens plus ou moins anonymes qui « montent » de leur province à Paris dans les années 50.  

Venu de Nice, il commence par accompagner quelques chanteuses de second plan à l’accordéon et côtoie Michel Magne, grand expérimentateur de sonorités nouvelles pour le cinéma. Étant montmartrois, il ne peut faire autrement que croiser Bernard Dimey, ivrogne prodigieux qui parle pendant des heures en improvisant des alexandrins et écrit à toute allure des chansons à succès pour Henri Salvador, Yves Montand,  Bourvil, Mouloudji, les Frères Jacques, Colette Renard, Zizi Jeanmaire... Quand Dimey commence à écrire Le Bestiaire de Paris, une série de quatrains pour décrire le Paris populaire peu à peu défiguré par la modernité, ils prennent l'habitude de s'installer au Pichet du Tertre, à Montmartre : le poète déclame son texte que Francis Lai accompagne en jouant "à la feuille". Un soir, Édith Piaf va voir chanter Mouloudji, qui doit faire sa première partie à l’Olympia ; ensuite, elle invite toute la bande chez elle, où Dimey et Lai interprètent Le Bestiaire de Paris. Elle est séduite et embauche l’accordéoniste, qui écrira pour elle une dizaine de chansons (Roulez tambours, Ce sale petit brouillard, Emporte-moi...) et l’accompagnera plusieurs années sur scène.

Francis lai a le pied à l'étrier. On le remarque, on le demande. Il compose encore sur des textes de Dimey, comme Les Petits Cartons ou Nos chères maisons pour Juliette Gréco. Quand celle-ci enregistre Le Bestiaire de Paris en duo avec l'acteur Pierre Brasseur, il est évidemment à l'accordéon. Il rencontre un jeune cinéaste, grand amoureux de musique et de nuits d'amitié, Claude Lelouch. Il le suit dans l'aventure d'un film qu'il a toutes les peines du monde à financer et en écrit la musique, en osmose avec un chanteur et parolier du nom de Pierre Barouh. Ensemble, ils écrivent la chanson emblématique d' Un homme et une femme – "ba da ba da, da ba da ba da" – que chantent en duo Nicole Croisille et Pierre Barouh.

Le film est sélectionné in extremis pour le festival de Cannes, où il décroche la palme d’or. Suivront un oscar à Hollywood et un succès énorme en salles dans de multiples pays. La chanson d'Un homme et une femme déferle sur toutes les radios du monde et Francis Lai devient instantanément une valeur sûre de la musique de film, outre qu'il découvre une prospérité économique qui ne l'abandonnera jamais plus : il touche des droits sur toutes les projections du film, sur toutes les diffusions à la radio de sa chanson et des bientôt 300 versions qui en seront enregistrées, ainsi que sur toutes les partitions qui se répandent à toute allure chez tous les orchestres de danse d’Occident.

Il va dès lors composer les bandes originales d’une quarantaine de films de Claude Lelouch, certaines connaissant un succès commercial imposant, comme Vivre pour vivre en 1967, Les Uns et les autres en 1981 ou Itinéraire d’un enfant gâté en 1988.

Contrairement à Michel Legrand ou Maurice Jarre qui cèdent aux sirènes de Hollywood et vont s'établir un temps aux États-Unis, il reste en France. Il préfère composer pour des chanteuses francophones (Mireille Mathieu, Isabelle Aubret, Petula Clark, Nicole Croisille, Dalida, Fabienne Thibault, Jacqueline Dulac...) que pour des producteurs américains. Pierre Barouh veut le transformer en chanteur, mais, après quelques essais derrière un micro, il renonce. Mais il reste du chantier une chanson nostalgique qui sera un succès historique d’Yves Montand, La Bicyclette.

Et, pendant ce temps, Francis Lai refuse la plupart des offres qu'on lui fait pour des grosses productions romantiques taillées pour le succès international. Il accepte de composer, pourtant, pour quelques autres films que ceux de son cher Lelouch. Et c'est ainsi qu'il décroche le second hit mondial de sa carrière en donnant au réalisateur Arthur Hiller le thème musical de Love Story. Cette mélodie, outre un succès énorme, lui apporte l'Oscar de la meilleure musique de film en 1970. Il connaît un autre succès énorme avec Bilitis, le film de David Hamilton, en 1976, pour lequel il emporte le premier de ses trois césars de la meilleure musique de film (avec Les uns et les autres en 1981 et Hasards ou coïncidences en 1998).

Mais il aime d’autres aventures stimulantes. Il compte parmi les pionniers et les propagandistes de l’accordéon électronique, dont il joue notamment avec le Royal Symphonic Orchestra à Londres. Lorsque, en 1974, la vieille ORTF est démantelée, il se voit confier tout l'habillage musical de la troisième chaîne de télévision française, FR3. Il fait le pari de la modernité: sur des synthétiseurs et des accordéons électroniques, il compose et enregistre tous les indicatifs et génériques de la chaîne.

À la fois discret et chaleureux, Francis Lai parvient à une sorte d’idéal du compositeur populaire : il est moins célèbre que ses chansons et peut sans peine vivre une vie de Parisien anonyme tout en entendant sa musique dans tous les lieux publics. Souvent regardé de haut par ses pairs ou par la critique française, il laisse derrière lui quelques-uns des plus célèbres mélodies du monde.