René Aubry, musicien de l’ombre

René Aubry © Max Ruiz

Compositeur pour la danse, le théâtre et le cinéma, René Aubry a publié plus d’une vingtaine d’albums dont certaines pièces sont devenues des génériques télé à succès. Le titre de son dernier opus - Petits sauts délicats avec grand écart, peut-être lu comme une métaphore de la perception intuitive que l’on a du travail de ce musicien autodidacte.

À l’heure de se raconter, René Aubry avoue "avoir un peu de mal avec les mots." À 61 ans, le musicien peu familier des interviews n’en est pas moins un bon client, revenant sans souci sur son parcours : "Je suis né dans une famille modeste. Mon père était postier dans les Vosges. Notre rapport à la musique se limitait aux chansons de Sheila, Dutronc, Johnny que nous écoutions à la radio et que ma mère reprenait. C’est mon frère, mon aîné de 5 ans, qui m’a ouvert à Brassens, Otis Redding, Léonard Cohen… À 12 ans, je chantais devant la glace Les Loups sont entrés dans Paris qu’interprétait Reggiani ou des titres des Bee Gees" raconte celui qui trois ans plus tard a quitté ses Vosges natales.

"Mon père avait été gratifié d’une promotion et muté dans les Yvelines. Ça a été une déchirure. Finis les jeux dans les bois, les parties de foot avec les copains" se souvient-il. Comme une réponse au déracinement, il emprunte la guitare de son frère et commence à jouer. "Au bout d’un an, mon père qui comme le reste de la famille ne se faisait pas à sa nouvelle vie, a demandé sa mutation. Retour dans les Vosges. La guitare a pris alors plus de place."

À ses 18 ans, René Aubry décide de retrouver son frère à Paris. "On voulait monter un groupe. On a répété, donné un ou deux concerts et puis rien" précise-t-il avant d’ajouter : "C’est à cette époque que j’ai approché le milieu rock. Une nuit par exemple, j’ai fait le bœuf avec Bertignac. Téléphone n’existait pas encore".

Carolyn Carlson en musique

Pour gagner sa vie, René Aubry devient machiniste-régisseur et intègre la compagnie de la danseuse et chorégraphe Carolyn Carlson dont il deviendra le compagnon et le père de leur fils. "Carolyn m’a fait découvrir Laurie Anderson, Michel Portal, Klaus Schulze, Steive Reich… De belles découvertes !" confie le multi-instrumentiste (guitares, mandoline, banjo, accordéon et percussions sur le dernier opus).

Pendant une quinzaine d’années au côté de celle qui a marqué de ses pas et de ceux de ses danseurs la danse contemporaine, il compose des pièces musicales destinées à accompagner les créations de la chorégraphe. "Carolyn m’a permis de trouver mon style, de composer ma palette sonore et de me faire connaître" analyse-t-il.

"Je ne lis pas la musique. Je ne l’écris pas. Je la fabrique" se contente de dire cet autodidacte, avouant au passage être influencé par toutes les musiques qu’il juge intéressantes. "Je suis très solitaire, ma façon de travailler s’apparente à celle d’un peintre, je prends mon temps. Rien n’est préconçu, je vais où le courant me porte."

Connu pour les musiques des spectacles de Carolyn Carlson ou du marionnettiste Philippe Genty, dont certaines pièces sont devenues des génériques télé (Steppe habillera Bas les Masques, l’émission produite et animée par Mireille Dumas pour ne citer que la plus célèbre d’entre-elles), René Aubry a aussi été approché par des réalisateurs de cinéma comme Gérard Poitou-Wéber dont il signe la B.O. de La Révolte des Enfants (1991), Gilles Legrand pour qui il compose celle de Malabar Princess (2004), etc.

"J’ai plus de mal avec la musique de film. Des musiques temporaires utilisées lors du tournage figent souvent le propos. Je n’aime pas composer à la manière de…" concède-t-il. "J’ai besoin lorsque je compose une musique de pouvoir anticiper les envies, les désirs du réalisateur ; ce que je faisais avec Carolyn. Si la musique lui plaisait, elle l’intégrait."

Enregistrements

"C’est parce que je voulais laisser une trace des pièces composées pour les spectacles de Carolyn qu’on a publié le premier CD en 1983. Aujourd’hui, Il y en a 22, plus quelques créations disponibles uniquement sur le net. Certains continuent de se vendre" indique-t-il citant Plaisirs d’Amour, un album publié il y a tout juste 20 ans et écoulé a pratiquement 100.000 exemplaires.

"Je remercie d’ailleurs mes éditeurs pour leur travail. J’ai de la chance !" avoue celui qui a attendu 15 années avant de monter sur scène. "C’est pour répondre à des demandes insistantes en Grèce et en Italie que j’ai fait le pas" raconte-t-il. "C’est agréable, mais ça ne manque pas. Ça ne m’est pas vital." Ce disque-là, l’est lui probablement, ne serait-ce que parce qu’il évoque de note en note, la danse et qu’il est dédié à Elena, "ma petite fille que j’adore" précise le grand-père sous le charme.

René Aubry Petits sauts délicats avec grand écart (René Aubry/Hopi Mesa/Wagram) 2018
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