Les duos transméditerranéens d’Idir

Dans son nouvel album "Ici et Ailleurs", Idir multiplie les duos avec des groupes et chanteurs français. © Patrick Swirc

En duo avec Charles Aznavour, Maxime le Forestier, Francis Cabrel, Patrick Bruel, Bernard Lavilliers, Grand Corps Malade, Tryo, Gérard Lenorman et Henri Salvador, Idir adapte en langue kabyle le patrimoine de la chanson française.

Idir a toujours agi comme un poil à gratter culturel. Bien sûr, il est une voix symbolique de la culture kabyle, disant de sa voix très douce, depuis des décennies, quels sont les dégâts de l’arabisation de l’Algérie. Mais ce n’est pas un hasard qu’il ait intitulé Identités – au pluriel – un de ses albums des années 1990 : il croit que les hommes ne sont pas faits d’une seule culture, d’une seule langue, d’un seul lieu.

Il sait aussi parfaitement déjouer les vieilles évidences identitaires, ainsi que le prouve une fois de plus son nouvel album, Ici et ailleurs, qui sonne autant comme le manifeste d’un nouveau monde apaisé autour du partage et de la compréhension mutuelle que comme l’autoportrait d’un Algérien né en 1949 et vivant en France depuis des décennies.

Né dans un village de Kabylie, Hamid Cheriet y baigne dans la culture berbère et, déjà, dans la musique. Il découvrira que son pays est aussi arabe lorsque, pendant la guerre, les habitants de son village sont envoyés à Alger. École chez les Pères blancs et les Jésuites, études de géologie. Il gratte un peu de guitare, compose des chansons pour des amis. "Je ne chantais pas, mon destin était clair : je devais aller chercher du pétrole dans le Sud", racontera-t-il plus tard.

Un jour de 1974, une chanteuse qui doit interpréter en direct à la radio une chanson qu'il a écrite tombe malade. Le producteur lui demande de la remplacer au pied levé. Les auditeurs appellent pour réentendre la chanson, qu'Idir enregistre aussitôt. A vava inouva devient un tube en Algérie, traverse la Méditerranée : les hits parades français de l'époque le classent en deuxième place.

Les Français sont séduits par cette voix douce et nostalgique qui porte en elle la lumière des montagnes berbères. Les Algériens entendent soudain autre chose que la variété arabe promue jusqu'alors par le régime, découvrent la beauté de la langue kabyle. Pendant un moment, même sa famille a ignoré que la si belle chanson de la radio est la sienne. Il ne sera pas ingénieur géologue.

Une affaire de talent et d'identité

Il vivra en France, à la fois pour convenances professionnelles, mais aussi, dès les années 90, par sécurité. On pourrait le résumer en disant qu'il cumule, pour l'Algérie kabyle, les fonctions que Georges Brassens et le micro de la BBC en guerre ont rempli pour la France. Les chansons que chacun connait si bien qu'elles dépassent leur créateur et la fière certitude d'appartenir à une nation, à une langue, à une culture. Une affaire de talent, évidemment, mais également d'identité. Cette identité est le centre de l'œuvre d'Idir, et sans doute la raison d'être de tout son parcours d'homme et d'artiste.

Comme Lounès Matoub, il défend l’idée d’une Algérie multiculturelle qui "ne rejetterait pas Pasteur avec Salan" et qui admettrait le pluralisme linguistique et religieux. Et, dans Ici et ailleurs, il se livre à une étonnante démonstration de transculturalité en invitant de grands interprètes de chanson française pour une série de duos dont il a écrit les adaptations en langue kabyle.

On y perd de vue l’origine de certains titres, comme La Bohème dans laquelle Charles Aznavour chante berbère. D’ailleurs, quand affleure le mot bistrot, cela rappelle qu’avant de devenir un mot kabyle, ce serait un mot russe annexé par les Français.

Tout l’album fonctionne avec cette liberté qui, en remplaçant la guitare par la mandole, égare La Corrida loin de l’Espagne et de l’Amérique folk, au grand plaisir de son auteur-compositeur Francis Cabrel. Bernard Lavilliers est venu sur On the Road Again, Maxime Le Forestier sur Né quelque part, Gérard Lenorman sur Les Matins d’hiver, Tryo sur L’Hymne de nos campagnes. Idir a obtenu la voix d’Henri Salvador pour un duo virtuel sur Jardin d’hiver. Et cela fait évidemment sens que Patrick Bruel vienne chanter avec Idir sa chanson Les Larmes de leurs pères, inspirée par le printemps tunisien.

Dix ans après sa création sur l’album La France des couleurs, dans lequel il chantait en duo avec des artistes urbains, il reprend avec Tanina, sa fille, la chanson écrite alors par Grand Corps Malade, Lettre à ma fille. Le même auteur lui donne cette fois-ci Avancer, titre prophétique qu’ils enregistrent ensemble et qui proclame : "Nous savons bien que nos racines ne nous empêcheront jamais d’avancer". Cet album prouve même qu’elles aident à se déplacer…

Idir Ici et ailleurs (Columbia/Sony Music) 2017

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