Festival Libertalia, le rock dans tous ses états

Basy Gasy, la face cachée de la scène urbaine de Tana © DR

Rendez-vous en devenir dans la capitale malgache, le Festival Libertalia a coupé le son tard dans la nuit de dimanche 30 avril. Pas moins de vingt groupes se sont succédé sur les scènes du  parvis de la gare Soarano. Des artistes résolument rock, jeunes et rebelles prouvant que la nouvelle génération veut prendre sa place dans la musique de la Grande île avec un discours bien affuté.

C’est sous une nuit couverte distillant une petite pluie fine et froide que s’est clôturée la quatrième édition du Festival Libertalia le 30 avril dernier à Antanarivo. Il faut dire que c’est l’entrée de l’hiver dans la région. Trois soirs durant, une vingtaine de groupes venus de l’océan Indien et de France ont fait vibrer le parvis de la gare Soarano située avenue de l’Indépendance.

Aujourd’hui désaffectée, cette magnifique bâtisse dessinée par l’architecte français Fouchard en 1908 a été transformée en espace commercial et culturel. Sur cette vaste place judicieusement aménagée, deux scènes se faisaient face afin d’éviter les inévitables temps de changement de plateau. Avec un prix d’entrée de 10 000 ariary (environ 3 euros) pour l’ensemble de la manifestation, pas moins de 2000 spectateurs se sont rassemblés.

Festival militant, Libertalia était placé cette année sous le signe du VIH. Pour l’occasion, Sébastien Folin, président du Fonds de solidarité Sida Afrique, a fait le déplacement sur son île natale afin de donner du poids aux associations locales qui œuvrent contre ce fléau encore tabou à Madagascar.

Résolument axé rock, ce rendez-vous n’en a pas oublié pour autant les musiques dites "tropicales", comme l’incontournable salegy, rythme emblématique de l‘île Rouge. Parmi les grands noms de la musique patrimoniale figuraient naturellement Jaojoby et Samoëla. Créé par Gilles Lejambe, Libertalia, en référence à un état du même nom fondé à Diégo-Suarez à l’époque des pirates, est un combat de tous les jours.

Accusé par certains détracteurs d’avoir trahi la musique malgache, l’initiateur considère au contraire qu’il donne un nouveau souffle à la création musicale locale. "En l’espace de cinquante ans, le pays s’est tellement dégradé que plus personne ne croit en rien. C’est donc la culture, et la musique en particulier, qui peut être un vecteur d’espoir pour la jeunesse tout en favorisant renouveau de l’économie", précise Gilles Lejambe.

The Dizzy Brains

Le fameux credo culture-facteur de développement prend tout son sens dans un pays où 40% de la population à moins de 14 ans. La position bien arrêtée de Libertalia a également pour but de placer la musique malgache sur le marché international. The Dizzy Brains, les punk "gasy" soutenus par RFI Talent, naturellement à l’affiche, en est un exemple.

Ils ont effectué une percée foudroyante, l’année dernière, sur les scènes d’Europe et d’Asie. Devenus les chefs de file de Libertalia, qui est aussi désormais le seul label professionnel sur la place, les quatre garçons confirment si besoin était que Madagascar une terre de rock, un style inaltérable que la jeune génération s’est réapproprié avec brio.

C’est le cas de Christelle Ratri, l’une des découvertes du festival. Pour elle, la musique est une histoire de famille. Accompagnée par son frère à la guitare et par son mari à la batterie, la chanteuse-bassiste mène de main de maitre le trio.

Avec ses lignes de basse gracieuses et profondes, elle n’a pas laissé le public indifférent. Un jeu en clef de fa qui porte sa voix grave au timbre blues. Côté textes, l’artiste aborde aussi bien la crise de l’adolescence qu’elle a connue, le dur quotidien des Malgaches que les problèmes d’éducation et les sentiments d’amour. Originaire d’Antananarivo, cette rebelle maitrise la scène comme une grande bien que n’ayant de trois ans métier.

Autre réussite : Silo. Performeur et multi-instrumentiste malgache, il a présenté une création "power rock binaire"  assez surprenante. Accompagné par Mounnawar, artiste comorien installé à la Réunion, ce musicien reconnu a signé un set qui risque de faire date. Parmi les révélations : No mady. Deux filles qui proposent un rock grunge décapant rehaussé de profondes touches électros. Un répertoire quasiment unique à Madagascar. Marquées par des groupes cultes des années 80 tel que Nirvana, les deux intellectuelles se revendiquent du mouvement LGBT (lesbien, gay, bisexuel et transgenre). Un défi dans un pays où les orientations sexuels sont on ne peut plus conservatrices.

The Inspector Clouzo

Débarqué du sud-ouest de la France de sa ferme gasconne Loucasse, un autre duo, The Inspector Cluzo, a fait sensation avec son rock "agricole" brut. Composé seulement d’un batteur et d’un guitariste par choix, le tandem a littéralement mis le feu à la place Soarano. Pour leur première venue en terre malgache, les deux lascars n’ont pas hésité à bombarder le public de message sur la sauvegarde de l’agriculture trop souvent menacé par des lobbies étrangers à cause de la mondialisation. Inclassable, The Inspector Cluzo est l’un des groupes français qui tournent le plus dans le monde. En huit ans, il a accumulé pas moins de 800 dates dans 44 pays. Et tout cela en totale indépendance. Il n’est pas question pour les producteurs de légumes à l’accent bien marqué (quand ils ne sont pas en tournées) de dépendre d’une maison de disques, d’un tourneur…

Dans un registre très différent, le collectif Basy Gasy (fusil malgache) semble s’affirmer dans le hip hop slam. Un collectif underground de 14 personnes qui est un petit peu la face cachée de la scène urbaine de "Tana". Issu des banlieues, il essaye de véhiculer un message positif de la société malgache malgré ses déboires. Programmé en after au Kudeta Urban, club branché, cette formation mélange plusieurs générations, celle des anciens influencés par la funk, la soul et le disco et celle des jeunes qui pose leur flow de MC. Fondé il y a cinq ans, Basy Gasy envisage de sortir un premier album à l’automne.

Outre The Dizzy Brains, la plupart de ces groupes émergents n’ont pas d’enregistrement. En cause : une filière musicale mal structurée. D’où l’idée, pour l’édition 2017 du Festival Libertalia d’organiser, en marge des concerts, une première table ronde sur les droits d’auteurs. Un vaste chantier sachant que l’OMDA (l’Office malgache des droits d’auteurs) compte environ 7000 membres avec pas moins de 90 000 œuvres répertoriées. Réunissant des professionnels (artistes, producteurs, média…), ce forum a mis en exergue le travail colossal à faire pour faire reconnaitre le métier de musicien. En tout cas, la volonté est là. Mais comme on dit en malgache "mora mora", autrement dit "doucement doucement"…

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