Sakifo, un festival "gayar" !

Nathalie Natiembé, Sakifo 2017 © A.-L.Lemancel

À Saint-Pierre de La Réunion, le festival Sakifo, qui se tenait du 2 au 4 juin, accueille chaque année les plus belles tendances musicales du moment. L’occasion aussi d’explorer la diversité des couleurs insulaires. Reportage sur le site et rencontre avec Ousanousava.

Une artillerie lourde, un grand barnum : chaque année, Sakifo, sur l'île de La Réunion, à Saint-Pierre, accueille le must des tendances musicales, nationales et internationales. À l'affiche cette année, se succédaient entre autres sur le site Salahin, en bordure d'océan Indien, Damian Marley, Inna de Yard, Wax Tailor, Birdy Nam Nam, Nova Twins etc.

Surtout, Sakifo offre l'occasion, une fois par an, de réviser ses bases maloya, mais aussi d'explorer les sentiers aventureux, volcaniques et éclectiques, de toutes les musiques de l'île. Ainsi, au rayon "roots", les jeunes pousses de Gadiembe Maloya ouvrent les hostilités du samedi soir avec un show millimétré, selon les lignes d'une tradition pur jus, emmenée par des chorégraphies "au poil".

Le dimanche, Mélanz Nasyon, dirigé de main de maître par Stéphane Grondin, confirme l'expertise de 22 ans de carrière : sur la scène Filaos, se déploie une véritable machine de guerre, un maloya punchy, un art terrien, brut de décoffrage et sans chichi. Et puis, sur la scène Poudrière, s'élève un chamane, un sorcier, un guerrier possédé, un danseur contemporain aux postures d'oiseau : Urbain Philéas, digne fils de son père, Gramoun Lélé, originaire de Bras-Fusil, dans l'Est de l'île, délivre un maloya  tellurique et essentiel, qui secoue le ventre et fait vibrer les tripes. Dans son art résonnent des orages, des tonnerres et des chants d'oiseaux. Assurément, son maloya cosmique parle aux puissances supérieures.

Enfin, parmi les scènes immenses, bat aussi, dans une case de bambous, recouverte de feuilles de bananiers, l'un des cœurs du festival, intarissable : dans la "salle verte", mené par des musiciens illustres et des amateurs, le maloya joue son secret...

Nathalie Natiembé, la prêtresse punk

Autre émotion vertigineuse : celle procurée par la monumentale Nathalie Natiembé. Au fil des années, la prêtresse punk affirme plus encore son univers, explose ses propres carcans, libère ses énergies, rugit la rage qui l’habite, pour épouser, l'instant d'après, les courbes d'une fragilité bouleversante.

Toutes griffes et toute poésie dehors, cette artiste entière et résolument sans concession, paraît jouer sa vie pour son art. À vif, elle peint des émotions, qui abreuvent nos âmes… Ses titres ici interprétés, comme sa reprise hypnotique d'Alain Bashung, La nuit je mens, confirment son talent, celui d'une très, très grande.

Enfin, les DJ péi, ont fait guincher les sakiffeurs (ou sakiffer les guincheurs). Mention spéciale pour Do Moon, et son set solaire et généreux, ses maloyas du futur et ses chaloupes africaines. Dédicace aussi à Boutik Sauvage, où le duo complice - Kwalud et Black Ben - ,sorte de Dupont et Dupond des platines, explore le côté sauvage du son, en parcourant joyeusement toutes les pistes groovy qui font ondoyer les hanches. Là-bas, l'océan danse, lui aussi, en rythme…

La grand-messe dominicale d'Ousanousava
 

Ousanousava, Sakifo 2017 © A.-L.Lemancel

Lors du traditionnel Risofé, le concert du dimanche matin du Sakifo, le groupe légendaire Ousanousava a donné un concert savoureux. Récit.

Dimanche, 10h00 du matin, quartier de Terre Sainte, Saint-Pierre : un franc et chaud soleil étire les sourires encore endormis, inonde la jetée battue par les vents et les rouleaux. Dans l'air de ce quartier de marins, flotte un fumet de poissons et de saucisses grillées : la bière précoce tient lieu de café... C'est Risofé ! Soit le moment inratable du Sakifo qui inaugure, chaque édition, le dernier jour du festival, avec le concert d'un groupe péi.

Dans la tradition insulaire, le "risofé" désigne les restes du repas de la veille, retournés dans la marmite, avalés au petit déjeuner. Ni tartines ni confiture, Bernard Joron, leader du groupe Ousanousava, qui assure le bal cette année, en salive encore : "Tu manges à même la gamelle !". Pour lui, le concert matinal possède cette saveur : "Quand on cuisine le soir pour les invités, on soigne les apparences, on sort sa plus belle nappe... Le risofé, c'est beaucoup plus roots !"

À la bonne franquette : tel s'annonce donc le concert d'Ousanousava, qui joue d'ailleurs ici à domicile, comme l'indique Bernard, dès le premier titre : "Pour nous, Terre Sainte est un endroit symboliquement chargé". Jusqu'à 17 ans, il grandit ici avec ses deux frères, François et Frédéric, fondateurs du groupe. Sous leurs rires et leurs jeux d'enfants, le quartier résonne ; surtout, les rues de Terre Sainte chantent sous les accords et les mélodies de leur père, Jules Joron, illustre ségatier, et membre de l’Orchestre Instrumental de Bourbon.

Ici, la musique du patriarche s'infuse dans l'esprit des enfants, se mêle à leurs envies de hard rock, de reggae, de variété. En 1984, les premières graines du groupe éclosent, dans un bouillonnement créatif réunionnais qui voit naître Ziskakan, Waro, et le maloya sortir de l'ombre. Depuis, Ousanousava (dont le disque éponyme, sorti en 1989, détient encore des records de ventes - 22 000 exemplaires écoulés en deux semaines) occupe encore une place de choix dans le cœur des Réunionnais.

L’imaginaire collectif

Ce jour, les membres du public, tous âges et toutes couleurs confondus, le confirment. Pour la pétulante Richela, Ousanousava, c'est "la base". Ici, sa copine Marie-France noie sa nostalgie d'un trop long exil de neuf ans passés en métropole. Reine-Claude, quant à elle, évoque "un art du quotidien". Bernard l'analyse ainsi : "Par nos textes, par nos métissages qui assument y compris nos origines européennes, nous relevons de l'imaginaire collectif réunionnais".

Dès la première chanson, Ousa Milé, les esprits et les guiboles s'échauffent. À la deuxième, la mythique Zamal, un feu contagieux embrase la place. Les paroles s'élèvent dans l'air d'un seul chœur ! "C'est plus que gayar !", jubile une spectatrice. À la troisième, Bernard, François et leur band, entonnent le séga composé par leur père, Les pêcheurs Terre Sainte. Les pas s'élancent, les couples s'enlacent.

Jusqu'au bout, l'énergie populaire, festive, gouailleuse, restera intacte : une communion joyeuse, couleur sépia. Grâce à leur potion métissée, aux racines séga-maloya, ça guinche sévère au Risofé ! Et puis, Ousanousava interprète leur hymne, Néna des milyons d'année. Avant de chanter, en rappel, la sublime Grand-Mère, aux courbes mélodiques envoûtantes, pour une chair de poule unanime. À la question Ousanousava ("où va-t-on?") Bernard Joron répond : "Il n'y a pas de réponse précise à cette interrogation initiale." Peut-être un indice : en musique, Ousanousava donne raison à l’adage selon lequel le chemin importe davantage que la destination…

Site Internet du Sakifo
Page Facebook du groupe Ousanousava