L’imaginaire maloya de Labelle

Labelle. © Philippon Labelle

Avec son deuxième disque, univers-île, signé par la prestigieuse écurie InFiné, Labelle, chef de fil de l’électro réunionnaise, poursuit la gestation de son œuvre et de ses territoires : une réinvention du maloya, une recomposition des sons de l’île, dont il conserve l’ADN, pour créer un nouveau langage. Portrait.

Réinventer – secouer les graines du maloya, triturer son ADN, bouturer les racines des sons insulaires, créer des fleurs insolites, faire émerger une terra incognita aux courbes familières, un imaginaire tissé de couleurs personnelles : avec les musiques réunionnaises, Labelle, héraut de l’électro péi, joue à l’apprenti sorcier.

À l’opposé de ses aînés DJs, qui usent des machines pour jouer maloya, Labelle l’alchimiste traque sons, bruits, rythmes, mélodies de son île et d’autres rivages – indiens, africains – qu’il découpe, pour engendrer son univers poétique. Ainsi explique-t-il : "Je travaille comme les compositeurs de musique concrète. J’isole chaque note, chaque rythme, et je recompose. Un travail de fourmi, qui permet de contrôler la matière sonore dans le détail… "

Histoires de déracinés

Ce grand mélange, cette approche folle et créole, dans le grand chaudron réunionnais prend source à Rennes, dans les années 1980. Né d’une mère originaire de la Mayenne et d’un père réunionnais qui compte parmi la première génération d’exilés en métropole par le Bumidom*, le jeune homme grandit avec des Malgaches, des Mauriciens, dans la diaspora de l’océan Indien. Tous les trois ans, grâce aux congés bonifiés de son père, fonctionnaire, il "retourne voir la famille au bled", à La Réunion. Dans ses oreilles d’enfants ? Des vieux ségas des années 70 …

En parallèle, un courant musical l’aide à grandir. Sa mère écoute  Jean-Michel Jarre. Son grand frère, de 5 ans son aîné, l’initie aux samples de Laurent Garnier. Et puis, un jour, le choc, pour ce gamin, à 1000 lieues du mainstream musical, qui "déteste écouter les trucs à la mode" : en 1996, à 11 ans, un reportage enregistré sur VHS, Universal Techno, lui fait rencontrer la techno de Detroit et ses protagonistes – Derrick May, Mad Mike, etc. Coup de foudre. "Grâce à eux, j’ai compris tout un pan de la musique américaine – ses racines afros, dit-il. Ces artistes parlaient d’une histoire de déracinés, qui touchaient avec force une part de moi... "

Autre histoire de déracinés ? Lorsque Danyèl Waro chante aux Transmusicales en 1999, Labelle ne connaît pas encore son nom. Maloya ? Il enquête auprès de son père qui lui explique l’interdiction qu’a subie cette musique, héritée des esclaves. Dans sa tête, tout fusionne alors, tout explose, tout bouillonne. Et des passerelles jaillissent : "Les fondateurs de la techno ont construit leur langage sur le terreau blues, gospel, funk. Avec les maloyèrs, ils ont en commun cette Afrique fantasmée. Et puis, le maloya et la techno sont toutes deux des phénomènes de transe, des musiques répétitives, pour faire danser les gens".

Une porte de l’Univers

À l’heure où ses parents rêvent de le voir jouer d’un instrument classique, le jeune homme bidouille le magnéto et la platine du salon. À 13 ans, il se rêve DJ, anime déjà des soirées entre copains. Dans ses expérimentations, dans ses DJ sets, il place des sons de Waro, Granmoun Lélé, Firmin Viry. Dès 20 ans, il crée ses premières compositions et trouve sa formule quelques années plus tard. En 2013, Labelle sort son premier disque, Ensemble.

Et le voici aujourd’hui avec univers-île, son deuxième opus, signé sur le prestigieux label InFiné (Paris). Enregistré chez lui, dans son studio, dans son cocon du cœur de Saint-Denis de La Réunion, dans les fumées de l’encens – "de la sauge sacrée, des matériaux de cérémonie, des cristaux, tout un panel de trucs pour me mettre en condition et me sentir accompagné ", dit Labelle–, l’album s’offre comme une méditation, une balade aussi personnelle qu’universelle au cœur de la poésie et de la musique réunionnaise.

Labelle en décrit la genèse : "En filigrane du disque, il y avait cette idée : les réflexions sur notre place dans la société, sur la terre, dans l’univers, se frottent toujours à l’expérimentation de la mort… Je voulais parler de cette quête de vérité, au fond de nous, des racines, des ancêtres… "

Sur ces pistes, s’invitent des amis, d’autres voix, des évidences : le chanteur Zanmari Baré sur Kou d’zèl, l’oraison funèbre initiale ; Nathalie Natiembé, bouleversante sur Benoîte, en hommage à Benoîte Boularde, une illustre ségatière ; Maya Kamaty, à la voix illuminée par des arrangements minimalistes électros (Om), le rappeur Hasawa sur Souviens-toi, et Ballaké Sissoko, à la kora ici séquencée (Grand Maître). S’entendent aussi dans ses sillons, une collection de sons, des clochettes, des bols tibétains et le magnétisme de la terre réunionnaise, capté au Piton Tortue, un lieu mystique, inaccessible aux chemins de randonnée et propice aux phénomènes surnaturels : "Une porte de l’univers ", décrit Labelle.

Surtout, le titre du disque, univers-île, décrit bien sa démarche. Il exprime : "C’est un mot du dictionnaire, qui date du XIXe siècle : inusité aujourd’hui, il désignait alors des amas d’objets célestes, quand on regardait le ciel, une sorte de fourre-tout pour désigner les galaxies, les nébuleuses, etc. Ce mot composé, fabriqué à partir de deux termes antinomiques – l’univers reste le mot le plus ouvert qui soit et l’île désigne le cloisonnement extrême – me plaît dans sa poétique. Il correspond à mon approche de la créolité : plus tu creuses dans l’histoire locale, insulaire, celle de La Réunion, plus tu remontes les racines de ses cultures cosmopolites, et plus tu touches l’universel". En chemin, Labelle forge une œuvre essentielle : un langage neuf et réjouissant.

Labelle univers-île (InFiné) 2017

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*Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer, organisme public créé par Michel Debré