Moonlight Benjamin, le blues au service de l'écriture haïtienne

Moonlight Benjamin. © Pixbynot

Électrique et électrisant, le nouvel album de Moonlight Benjamin relève du pari audacieux avec ce blues rock éloigné de l'univers plus traditionnel qui l'a fait connaître d'abord au sein du groupe Dyaoulé Pemba puis en solo. À travers Siltane, la chanteuse haïtienne installée en France continue de mettre en chanson les poètes de son pays, comme Frankétienne, Georges Castera ou Anthony Lespès.

RFI Musique : Comment est née l’idée de cet album en rupture, sur le plan musical, avec les précédents ?
Moonlight Benjamin : Cela faisait un moment que je pensais passer à autre chose, aller dans une autre direction. J'étais mitigée. Était-ce judicieux de refaire un disque sur le même créneau musical que les précédents, avec la même ambiance ? Et là, j'ai rencontré le guitariste Matthis Pascaud, qui a accepté de travailler avec moi. Je lui ai fait écouter mes morceaux, de la musique traditionnelle haïtienne, et je lui ai dit que j'aimerais aller vers quelque chose de plus ouvert. Mélanger le dynamisme des rythmes de la musique haïtienne avec celui d'une musique occidentale. Il m'a proposé des arrangements, expliqué ce qu'il voyait en termes de couleurs, d'harmonies, de son, et je suis tombée d'accord avec lui sur tous les points. Ensuite, nous sommes allés enregistrer chez André Manoukian à Chamonix, à la Maison des artistes. C'est une structure destinée à venir en aide aux artistes qui veulent enregistrer, un endroit ouvert aux musiciens qui restent là une semaine et donnent deux concerts pour pouvoir faire fonctionner le lieu.

Ce blues rock, est-ce une musique vers laquelle vous aviez une attirance de longue date ?
J'aime beaucoup le blues. C'est une musique qui me parle. Quand on écoute la musique vaudou, il y a du blues là-dedans. Ce n'est pas si éloigné de cette musique qui vient d'Afrique et des esclaves. Je pense que c'est pour ça que j'ai un vrai penchant pour ce style, comme le blues du Mississippi.

Qu’est-ce qui réunit les différents auteurs haïtiens que vous mettez à l’honneur sur cet album ?
Ils se rejoignent par cette même façon de parler du pays, ce côté politique, socio-politique. J'ai un penchant pour ces écrivains parce que je faisais partie des associations socio-culturelles qui militaient pour la liberté de s'exprimer et, sur scène, j'ai été confrontée à des milices qui débarquaient. J'aime beaucoup le surréalisme de Frankétienne, un des rares écrivains qui n'a pas été obligé de s'exiler sous Duvalier (dictateur haïtien au pouvoir de 1971 à 1986, NDR). C'est ça façon d'écrire. Personne ne comprenait, à part lui ! Pour moi, c'est comme un tableau, on peut donner une signification à son œuvre à chaque fois qu'on la lit. Parfois, je suis en train de lire et des mélodies arrivent. C'est très facile de les placer sur les textes de Frankétienne, parce qu'ils sont très rythmés, même si je ne sais pas quel en est le sens – j'essaie d'en donner un. D'autre fois, c'est après avoir lu que l'envie me vient, comme pour Doux Pays d'Anthony Lèspes, qui s'est fait assassiné sous le régime Duvalier.

Faire de la musique, quand vous avez débuté en 1990, qu'est-ce que cela signifiait pour vous ?
Ce n'était pas la musique qui m'intéressait en soi, mais l'idée de m'en servir pour revendiquer au sujet de tout ce qui se passait dans le pays et qui était inacceptable. Et au fil du temps, j'ai commencé à comprendre que la musique était ma vocation.

Quelle était la situation en Haïti à cette époque ?
Duvalier avait été chassé du pouvoir peu de temps avant. J'étais livrée à moi-même. Comment faire pour s'en sortir ? J'allais prendre mes cours sans savoir comment payer les “tap-tap”, les taxis collectifs. C'était une période très dure. Même pour acheter à manger. Et je me souviens que j'allais chez des voisins qui me demandaient pourquoi je ne rentrais pas dans le mouvement du FRAPH (milice paramilitaire à la solde d'un mouvement politique et ayant semé la terreur dans la population, NDR). J'ai répondu que je ne vivais pas que pour manger.

Qu'est-ce qui vous a amenée à comprendre que la musique était votre vocation ?
Ce qui m'a fait basculer et comprendre que je pouvais faire de la musique, c'est quand j'ai rencontré en 1996 Jean-Claude Martineau, un écrivain avec qui j'ai travaillé pendant six ans en Haïti. Il m'a beaucoup épaulée, soutenue. Et aussi ma collaboration avec un autre ami, Max Aubin, avec qui j'ai gagné un concours là-bas. On partageait les mêmes idéaux en dehors de la musique et ils m'ont aidé à continuer mes luttes pour le changement à travers la musique.

Depuis quelques années, en parallèle de votre carrière personnelle, vous êtes aux côtés du saxophoniste français Jacques Schwartz-Bart et du pianiste cubain Omar Sosa dans leur spectacle Creole Spirits. Qu'est-ce que cela vous a apporté ?
Beaucoup d'ouverture ! Et aussi une façon de travailler ma voix. J'avais rencontré Jacques lorsqu'il avait fait appel à moi dans le cadre de son projet Jazz Racine Haïti, basé sur la musique des esclaves qu'il a réarrangée. Il était à la recherche d'une chanteuse en Europe pour l'accompagner sur sa tournée. Comme Omar Sosa est un de ses amis, lorsqu'ils ont décidé de monter ce projet Cuba-Haïti, je me suis retrouvée avec eux pour Créole Spirits, où l'on retrouve à la fois le vaudou haïtien et les musiques traditionnelles de la santeria de Cuba. Donc je ne me sens pas perdue. Et c'est aussi ce genre de projet qui me tient à cœur car il fait entendre la voix des ancêtres, de ceux qui ont combattu et continuent à se battre.

Moonlight Benjamin Siltane (Ma Case) 2018

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