Ananda Devi Peters ou la naissance d’une artiste

Ananda Peters au IOMMA 2018. © Guillaume Belaud

La 7ème édition du IOMMa (Marché des Musiques de l’Océan Indien) vient de s’achever sur l’Île de La Réunion. Quelques minutes avant son showcase au Kabardock (Le Port), nous y avons rencontré une jeune artiste réunionnaise de 40 ans, dont le prénom signifie "félicité" en sanskrit : Ananda Devi Peters. Avec une sincérité poignante, elle nous a raconté sa lente éclosion d’artiste, l’héritage de son père, l’emblématique poète Alain Peters, et son premier projet, Tapkal, pour lequel elle s’est entourée des musiciens réunionnais parmi les plus talentueux de sa génération. 

RFI Musique : Le nom de votre groupe, Tapkal, fait référence à la forêt de Tapcal, dans le cirque de Cilaos. Pourquoi ce choix ?
Ananda Devi Peters :
C’est un ancien îlet marron, la Réunion en est parsemée, c’est là que se réfugiaient les esclaves pour vivre libres. Cet îlet à la réputation d’être empli de magie, c’est un peu notre forêt de Brocéliande à nous. Un site devenu d’autant plus mythique que l’épaisseur de la végétation rend son accès impossible. Tapkal, c’est donc pour le mystère. Pour la résistance aussi, l’envie de proposer une musique qui s’affranchit des codes.

Est-ce que l’envie de vous exprimer en musique est présente depuis l’enfance ou est-ce arrivé plus tard ?
Je baigne dans la musique depuis petite, mais j’y suis arrivée personnellement très tardivement. J’ai écrit mes premiers textes il y a 5 ou 6 ans. Je ne faisais pas du tout de musique jusque-là, je ne chantais même pas sous la douche ! Je crois que j’avais mis une barrière, je me disais : "ce monde-là, je m’en passe, je n’y mets pas les pieds, c’est dangereux". J’ai vu beaucoup de musiciens s’abîmer autour de moi, pas seulement mon père (Alain Petersun vagabond stellaire, mort à 43 ans, d’avoir trop bu et peu dormi NDLR). Aujourd’hui, j’ai donc tout à apprendre et en même temps. C’est passionnant parce que j’ai fait sauter plein de verrous, mais c’est un boulot monstrueux (rires) !

Quel a été le déclic ?
Un voyage en Inde avec ma famille, à crapahuter sac au dos pendant un an et demi. Au retour, il faut se reconstruire une vie : qu’est-ce qu’on fait ? Mon compagnon fabriquait des instruments traditionnels, je l’ai accompagné un temps. Puis ma tante (la soeur d’Alain Peters NDLR), qui chantait à l’époque, m’a demandé de l’accompagner aux chœurs. J’ai fait mes premières scènes avec elle et ça m’a donné envie de proposer ma vision. On ne fait que traverser cette vie-là, alors on se dit : "qu’est-ce qu’on laisse ? Est-ce qu’on ne fait que passer comme une ombre sans déranger ?" Ce qui était jusque-là plutôt ma manière de me positionner. Ou est-ce qu’on a des choses à dire ? Il s’est avéré que j’avais envie de dire des choses (rires).

Et vous le faites en créole ou en français ?
En créole. Lorsque je m’exprime, le plus souvent, c’est en français. Avec ce projet, j’avais envie de me reconnecter à ce lieu que j’habite depuis longtemps, à mes racines (Ananda a quitté La Réunion enfant, a habité Marseille et Lyon avant d’y revenir à l’adolescence NDLR).

Vous vous apprêtez à jouer devant des professionnels venus des quatre coins du globe, mais ce n’est pas le premier concert de Tapkal sur l’Île de La Réunion. Comment les précédents concerts ont-il été accueillis ?
A ma grande surprise, bien ! Je m’appelle Peters et, comme mon père, je joue de la takamba (n’gnoni). À mes côtés j’ai, entre autres, Sami Pageaux-Waro (batterie, chœurs), le fils de Danyèl Waro, et Gilles Lauret (Ukulélé basse, merlin, chœurs) qui est issu d’une famille de ségatiers. Du coup, j’appréhendais que le public attende de nous que l’on joue la musique de nos parents, ce que l’on ne fait pas, ce que l’on revendique de ne pas faire. Pas parce qu’on ne l’aime pas, bien au contraire - j’ai grandi avec la cassette de mon père et Gilles connaît par cœur tous les morceaux d’Alain - mais on avait envie de faire notre propre proposition. Du coup, j’avais et j’ai toujours pas mal d’appréhension sur l’accueil qu’on peut nous réserver mais, jusqu’ici, il est bon.

En 2015, vingt après la mort de votre père, vous avez organisé un concert en son hommage et confié : "J'aime la musique de mon père, vraiment, profondément et porter cet héritage, c'est compliqué pour moi." Pourtant, lors de cette soirée, vous n’avez pas hésité à interpréter, avec Gilles Lauret justement, une partie de son répertoire. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?
Je garde un souvenir fabuleux de cette soirée au TEAT St Gilles. C’était magique : on démarrait une chanson et tout le monde était avec nous. Pendant 20 ans, j’ai laissé les gens prendre les choses en mains car je ne me sentais pas l’autorité de le faire. C’est compliqué d’organiser un hommage : qui solliciter ? Pourquoi ? En 2015, je me suis dit : tu es une grande fille maintenant ! Et puis je commençais à faire un peu de musique donc je me sentais peut-être davantage investie. Du coup, j’ai sollicité plein d’artistes, dont Samy et Gilles. Je savais qu’ils reprenaient Alain de manière formidable et j’avais envie de mixer la nouvelle génération avec l’ancienne – peut être aussi pour justifier ma propre place (sourire). Mais oui, porter l’héritage d’Alain c’est compliqué : j’ai grandi en voyant un homme qui était dans la rue, saoul, abîmé ("il y a aussi ma fille…elle a connu son papa sur la marche la plus basse" chantait Alain Peters dans Rest la Maloya NDLR) et en même temps il représente beaucoup pour les gens ici, il est devenu une icône.

Est-ce que depuis que vous travaillez sur votre propre projet, cet héritage vous semble moins lourd à porter ?
Oui, j’apprends de plus en plus à me détendre, à lâcher-prise. En plus, ça va, les gens ne sont si méchants dans le domaine du spectacle (rires). Parler de soi, se mettre en avant, il faut en avoir envie, il faut aimer ça, ce n’est pas toujours facile de le faire avec honnêteté. Je ne veux pas tomber dans le piège de jouer mon propre rôle. Jusqu’où est-on prêt à donner de soi-même ? Mon enjeu est là.

Le premier EP de Tapkal est attendu pour fin 2018

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