Les Filles de Illighadad, blues touareg au féminin

Les Filles de Illighadad. © Ghislain Mirat

Elles viennent d’un village du Niger, aux portes du Sahara : les trois filles de Illighadad, emmenée par leur leader Fatou Seidi Ghali, marchent dans les traces de leurs illustres aînés – Tinariwen, Terakaft, Bombino, etc. Pour construire leur musique, elles ont dû se battre contre les préjugés.

En cette journée d’octobre au froid mordant, elles débarquent au Hasard Ludique, une salle de concert du XVIIIe arrondissement parisien, engoncées dans leur doudoune. Dans leurs attitudes, dans leurs observations étonnées, elles portent d’autres paysages, des rêves lointains, le sable du désert. C’est la deuxième fois que les Filles de Illighadad, jeunes femmes d’une vingtaine d’années, trois cousines venues d’un village reculé du Niger, aux portes du Sahara, bravent le froid parisien.

De sa première visite, leur leader, Fatou Seidi Ghali se souvient, en un sourire d’enfant, de la Grande roue de la Concorde, de sa frayeur folle de voir les gens dégringoler de l’engin. Elle se rappelle la neige, en Suède, le premier pays dans lequel elles se sont produites, des pluies battantes, alors que dans son village, c’était la saison sèche. Son cousin Ahmoudou, qui l’accompagne tout le temps, traduit ses paroles, du tamasheq au français, et se moque gentiment : "Fatou hallucine surtout sur les salles de concert. Elle observe, elle compare : celle-ci est plus jolie, celle-ci moins… ". L’intéressée rigole, et confirme : "Ca me faisait bizarre, au début, de jouer dans des carrés".

Une femme à la guitare

Aux balbutiements, nulle limite géométrique ne saurait, en effet, enfermer leur musique : seuls le vaste ciel et les pâturages, accueillent leurs chants. L’histoire commence par un secret. Dans le village d’Illighadad, sans électricité ni eau courante, atteint au terme d’une longue traversée d’étendues désertiques, "avec des cases d’argile, rouge dans la saison sèche, vert dans la saison des pluies", Fatou emprunte en cachette, seule à la maison, la guitare de son frère, un instrument exclusivement réservé aux garçons.

Pour l’apprentissage, elle observe les guitaristes de son village, use en boucle les bandes des cassettes, écoute les sons de ces blues du désert, qu’ils diffusent via les réseaux sociaux, sur les téléphones portables. Ses complices ? Les cousines, avec qui elle partage jeux, confidences et musiques. Aux sons ancestraux des rythmes du tendé, ce tambour à eau traditionnel, et des cordes du takamba, elles mêlent les boucles lancinantes de la guitare. Dans la droite lignée de groupes déjà cultes, tels Tinariwen, Terakaft ou Bombino, elles forgent des mélodies minimalistes, répétitives, qui hantent les esprits. Peut-être perçoit-on, au cœur de leur musique, une douceur supplémentaire.

Des poésies intemporelles

Au fil du temps, la mère de Fatou découvre ses talents. Ils séduisent aussi l’oreille de son frère, qui l’encourage. Dans le village, elles se produisent pour la première fois. Non sans délier les (mauvaises) langues. Fatou raconte : "Les habitants disaient que j’étais devenue un homme, que jouer de la guitare n’était pas un travail de femme, qu’assumer ça en public, c’était vraiment la honte…" La jeune femme s’en fiche : la guitare entre les bras, l’amour se dresse, plus fort que les obstacles.

Avec ses cousines, elles forgent leur répertoire. Dans la musique "tendé", parmi ces bijoux traditionnels hérités de leurs ancêtres, elles puisent des poésies sur l’amour, des histoires de guerriers, de religion, de nostalgie, de chameaux. Des œuvres intemporelles, qui selon Fatou, résonnent fort avec le monde contemporain. Et puis, contrairement à leurs homologues masculins, qui troquent les percussions traditionnelles pour le djembé ou la batterie, elles conservent précieusement les percussions de leurs ancêtres, parmi lesquelles le tendé. Fatou s’en explique : "c’est un instrument traditionnellement réservé aux femmes"

Un jour, le cousin Ahmoudou Madassane partage sur sa page Facebook, une vidéo des filles. Parmi les "likes" ? Celui de Christopher Kirkley, le boss du label Sahel Sounds. "Je travaillais avec lui sur un autre groupe, et il m’a contacté pour rencontrer les filles, raconte Ahmoudou. Il avait complètement succombé aux charmes de leur musique". Dès lors, tout s’emballe. Et voici, un disque plus tard, les filles à Paris, en tournée dans des pays dont elles n’auraient jamais osé rêver.

Fatou s’enthousiasme : "Je suis ravie d’envoyer ma musique à travers le globe, de faire connaître notre tradition partout : la culture des Touaregs". Leur album s’intitule Eghass Malan : l’expression désigne le nombre de chameaux donnés en dot à une famille. "Ca signifie la valeur d’une femme, mais de façon symbolique", précise la chanteuse. Aujourd’hui, au Niger, dans ses pas, dans le désert, Fatou entraîne de nombreuses jeunes filles dans son sillage. À sa suite, sur les doigts des guitares, leurs doigts se posent. Fatou, elle, poursuit sa route : " j’ai plein de rêves, dit-elle, parce que je suis vivante. Construire une maison, me marier, avoir des enfants, et continuer ma musique. Toujours."

Les Filles de Illighadad Eghass Malan (Sahel Sounds) 2017

Site officiel Les Filles de Illighadad
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