SECTEUR A

C'est une citadelle de béton et d'arbres trop rares, des terres sans terre au Nord de la capitale, rongées par la peste du chômage et la pollution de l'espoir perdu. C'est pourtant dans ce Triangle des Bermudes banlieusard constitué de Sarcelles, Garges-les-Gonesses et de Villiers-le-bel que la musique populaire dans sa forme la plus actuelle, le hip hop à la française, éclôt, vibre et prospère.

Le rap du grand nord

C'est une citadelle de béton et d'arbres trop rares, des terres sans terre au Nord de la capitale, rongées par la peste du chômage et la pollution de l'espoir perdu. C'est pourtant dans ce Triangle des Bermudes banlieusard constitué de Sarcelles, Garges-les-Gonesses et de Villiers-le-bel que la musique populaire dans sa forme la plus actuelle, le hip hop à la française, éclôt, vibre et prospère.

D'abord il faut compter avec tous les solistes de l'Ex- Ministère A-M-E-R (Action Musicale Et Rap) regroupés désormais sous la bannière du Secteur A (A comme Abdulaï, car dans leurs cités il y a bien plus d'Abdulaï que de Bertrand !), les Doc Gyneco et Stomy Bugsy comme leur pair Passi mais aussi Janik, Neg' Marrons et Arsenik qui ont peu à peu rejoint ce club très prisé. En outre, dans ce même triangle irrésistiblement agité, il existe aussi les cavaliers solitaires, Rico l'an passé qui entonnait son "Rub A Dub Style" et surtout Driver cette année, notoire G.R.O.S à l'irrésistible humour rapologique pour un héros d'un hip hop fatalement BD.

C'est au début des années 90, que se constitue à Sarcelles le Ministère A.M.E.R, fameux collectif qui regroupe DJs, rappeurs, breakers et autres graffeurs des quartiers Nord. Le discours y est ouvertement radical, les textes coups de poings sont matraqués sur un beat hard-core. Ni Dieu, ni maître, les "ministres" scandent toute leur hargne de cette société sans issue. Ils invoquent le meurtre en légitime défense des violences policières et le sexe scandale en unique échappatoire, tout en revendiquant avec fierté leur code postal 95200 dans le Val d'Oise comme les chevaliers d'antan leur code de l'honneur.
Ainsi, participant à la B.O. de "La Haine", le film controversé de Mathieu Kassovitz, les Ministère balancent leur rap incendiaire "Sacrifice de poulets" avec préméditation, comme on jette de l'huile sur le feu.

"Un lascar de buté, deux poulets sacrifiés !" proclamaient avec conviction Stomy, Passi et Gyneco début 95. Trois ans plus tard, les ex-ministres et toujours membres de leur Secte(ur) A(bdulaï) ont réussi au-delà de toute attente leur Risorgimento rap. Comme leurs idoles new-yorkaises, les fameux teigneux du Wu Tang Clan, les Method man, ODB, RZA qui ont su hisser leurs carrières solo jusqu'aux sommets, le Ministère décide, sous l'égide de leur tacticien Kenzy de se diviser pour mieux régner sur nos hit parades. On rempoche le discours radical, politiquement incorrect et on lui substitue l'humour, la drague et la futilité du premier degré.

Doc Gynéco ouvre ainsi la voie dès 96, jouant à fond le charme, la légèreté et toute la frivolité du dragueur de rimes. Premier simple, son désormais célèbre "Viens voir le Docteur" sera l'hymne instantané de toutes les cours de récréation. Gynéco en phénomène de société impose son rap jusqu'aux shows les plus paillettes de notre télévision nationale. L'album "Première Consultation" achève d'enfoncer la brèche où se précipiteront les autres conjurés du Ministère. Les textes débordent d'humour, les samples sont imparables, les amateurs de rythmes comme de petites culottes y trouvent tout leur compte. Gynéco, qui avait jadis tant attisé le feu de "La Haine", démocratise carrément le rap à la manière d'un Solaar... en staar. Mais le Doc n'oublie pas les Antilles de sa famille, de ses racines. "Né ici", il chante aussi "là bas" même s'il n'a jamais connu que la banlieue. Et les filles, les filles, les filles et toujours les filles qu'elles soient du "Move" ou galbées sexy comme "Vanessa".

Grâce au trublion Gynéco, l'OPA hip hop réussit au-delà de toute attente. Cette même année 96, le second pistoléro du Secteur, Stomy Bugsy, fils de Cap-verdiens exilés, nous livre son CD comme le jet largue son missile. Mais là où le Doc s'enlisait peut être dans le marais du premier degré, tirant à lui trop facilement la couverture sociale pour attirer les (très) jeunes filles, Stomy en gentleman cambrioleur trouve le parfait équilibre entre les harangues radicales héritées du Ministère et sa flamme de grooveur séducteur et rieur. Pourtant, il ne rate personne y compris lui-même, écorchant tous ses frères de rime de l'hexagone dans sa chanson "Guerre Du Rap".
Ambiance films noirs et parrains de la mafia, Stomy projette ses images pieuses de De Niro, Pacino, Brando, Coppola, De Palma, en rêvant d'être né "affranchi", en se glissant dans le costar racé de son alter-ego "Le Prince des Lascars". Evasions, balances, inculpations et gardes à vues complètent le tableau. Mais Stomy ne manque pas d'humour, même s'il s'en prend carrément aux bacs à sables. "Mon papa à moi est un gangster... Il fait partie du Ministère A.M.E.R !" La France entière finit par être séduite. Avec Akhenaton, le Marseillais de IAM en invité vedette, son CD "Le Calibre Qu'il Te Faut" est coulé dans le bronze pour faire un carton. Et il ne rate pas sa cible.

Enfin début 97, le troisième spadassin de Sarcelles, Passi lance son offensive lascive avec son CD "Les Tentations".
"Passi en solo pour un nouvel album/pour toutes les métropoles, mais aussi pour les DOM-TOM (...) 95200 c'est la même/comme dans le passé, il refrappe.", assène le rapper du Nord, lui aussi en duo avec Akhenaton. Avec un certain sens de la dérision, il clame sa culture cathodique de "Startrek" à "Témoin N°1" sur un échantillon du thème du feuilleton "Baretta", chante les clubs antillais des "négropolitains", les malfrats ou les "matons qui matent". Bien moins satyre que Gynéco et nettement moins trivial que Stomy, Passi trouve son style et son tube avec le torride et nonchalant "Il fait chaud", un funk chaloupé aux couleurs de l'été.

Génération spontanée, dans le chaudron du Val d'Oise, le Secteur A achèvera l'année avec une nouvelle publication reggae/ragga, l'album "Rue Case Nègres" des Neg' Marrons, mais il faudra attendre 98 pour voir une nouvelle recrue de choc rallumer l'émotion. Loin du 95, en Martinique, Kali le vétéran et Métal Sound, les agitateurs du Carbet font la pluie et le beau temps de leurs rythmes syncopés. Et s'il faut rendre à César ce qui lui appartient, MC Janik fait pulser son reggae ensoleillé depuis toujours, partageant le mike des compiles locales, en contemporain du Guadeloupéen Yod ou du Réunionnais David. Mais pour son tout premier album métropolitain et éponyme, adoubé par les agités du Secteur A, Janik direct a largué le MC comme on fait tomber la veste au coeur de la fête. Plus reggae roots que ragga/rap, classique et classieux, en français comme en créole, l'album pulse ses bonnes vibrations tout au long de ses 12 plages. Janik, fils légitime et francophone de Tosh et de Cliff, rallume les brûlots rebelles de la reggae music : le déracinement des "négropolitains étudiants ou fonctionnaires" ("Qu'est ce qui leur fait ça?"), les galères de thune ("Pas de cash"), la débrouille ("Pas facile") ou l'injustice du "thogué" ("Vexés"). "Plantation" construit sur le reggae beat classique "Cherry Oh Babe", déjà repris par les Stones ou UB 4O, est un petit bijou de pur lover's rock. De même "Gentleman", en deux versions, l'une chantée, l'autre instru, un reggae-slow soul aussi sérieux que langoureux qui s'en va chasser sur les traces rasta-tubesques de Tonton David. Enfin et surtout il faut mettre au tableau d'honneur le titre "Crime", un hymne puissant sur la Shoah du peuple noir, "Crime contre l'humanité... car 60 millions d'africains ont été enlevés..." . Alors Janik tout court, deux syllabes simples pour un reggae explosif manié par le Secteur Ä comme la nitro percutant la glycérine.

Les 22 et 23 mai 98, tout ce petit monde se retrouvait sur la scène mythique de l'Olympia pour célébrer à sa manière le 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Un double album en public publié cet été retracera ces sessions sauvages où la drague et les slogans s'agitent cocktail Molotov.
Enfin, le duo Arsenik, originaire de Villiers le Bel, sans doute les rappeurs les plus corrosifs depuis la chute du Ministère, publie cet automne son premier CD "Quelques gouttes suffisent" hanté par l'image de la mort. Les textes forts sont scandés sur des rythmes agités et on y retrouve bien entendu tous les représentants du Secteur tels que Gyneco, Passi, les Neg' ou encore Janik, mais aussi la guitare samplée de Paul Personne.

Il existe pourtant un outsider dans ce rap du grand Nord parisien. Et Driver n'est pas un garçon à prendre à la légère. Notoirement GROS depuis son fameux duo avec Boyz II Men et ses multiples collaborations, adepte des histoires de donzelles qui tournent mal, ce MC a su nous subjuguer de sa recette inédite du rap N' drôle. Driver, né Frédéric à Sarcelles voici 22 printemps aurait pourtant pu sans peine négocier le virage gangster. Né au coeur du Secteur A, il aurait pu en adopter les règles. Mais ces derniers n'ont-ils pas prouvé qu'ils ne détestaient pas éponger dans la gaudriole et l'oseille toute l'amertume de leur Ministère ?
Driver peut sans rougir carburer à ces calembours où les litotes jouent aux têtes de linottes, et qui constituaient jusqu'alors un monopole MC solaarisé. Car s'il nous livre un premier album comme Cassius Clay sa première victoire c'est qu'au-delà des gags et des vannes, au-delà de ses petites histoires à la Lucien de Marjorin qui aurait troqué le Perf' pour une panoplie Tommy Badfinger, les séquences de son hip hop roulent sur un son au moins aussi HÉNAURME que....son appétit. Des gammes néo James Bond de "On Fout le dawa" à la vantardise de "Aïe aïe aïe", du sexy R and B de "Pardonne moi" au social soûlé chaloupé de "Changer de vie", de l'irrésistible funky "Pour ta voiture" au "Bouche à bouche" potache, entouré de ses fantasmes pulpeuses Sophie Favier et la comédienne "X" Julia Chanel, Driver est incontestablement le type de conducteur qu'il faut à nos soirées.

Ainsi, de Sarcelles à la Tour Eiffel, des cités déglinguées aux résidences fleuries, du no man's land du grand Nord aux projecteurs des médias, l'Autoroute A1 peut être pavée d'or. Cultivant leur utopie d'amour, de haine, de rire et de violence urbaine déclinée au quotidien, ces rappeurs à succès ne sont-ils pas aujourd'hui aussi nécessaires que l'oxygène à notre culture populaire ?

Gérard BAR-DAVID