Matmatah

Matmatah en scène, c'est la Fête bretonne, guitares saturées en plus. C'est aussi, avec les spectateurs, la connivence d'une génération : salle comble, 20 ans de moyenne d'âge, cinq ou six cents lycéens et étudiantes (ou vice versa) qui bougent dès la première note, entonnent en choeur les couplets de l'unique album, "La Ouache". Et reprennent même quelques clins d'oeil "Albator" ou "30 millions d'amis" : la télé française des gamins des années 1980... Peut-être est-ce (aussi) le secret du succès de Matmatah : 300.000 albums vendus en six mois...

La renaissance bretonne par le rock

Matmatah en scène, c'est la Fête bretonne, guitares saturées en plus. C'est aussi, avec les spectateurs, la connivence d'une génération : salle comble, 20 ans de moyenne d'âge, cinq ou six cents lycéens et étudiantes (ou vice versa) qui bougent dès la première note, entonnent en choeur les couplets de l'unique album, "La Ouache". Et reprennent même quelques clins d'oeil "Albator" ou "30 millions d'amis" : la télé française des gamins des années 1980... Peut-être est-ce (aussi) le secret du succès de Matmatah : 300.000 albums vendus en six mois...

"En Bretagne, les gens ont une vraie culture du concert. A Brest, partout dans le Finistère, il y a des bars où les jeunes musiciens tournent en solo, en duo, en groupe... Nous, on vit à Brest depuis trois ans, les gens nous croisent dans la rue. 2 ou 300.000 albums ne vont pas y changer grand-chose. Ils se donneront peut-être des coups de coude, parce qu'ils nous ont vu à la télé...". Le jeune type qui parle, Cédric Floc'h (Sammy quand il chante et joue de la guitare dans Matmatah), a le cheveu court et noir. En juillet dernier, il arborait encore, comme son alter ego Tristan Nihouarn (dit Stan), de très longs cheveux et une barbe. Mais auparavant il avait fait avec un ami le pari (stupide) que l'équipe de France ne gagnerait pas la Coupe du monde de football : la boule à zéro dès le 13 juillet 1998... Cela a dû lui porter chance, comme au gardien de but tricolore Fabien Barthez : le phénomène Matmatah, très présent en Bretagne depuis deux ans, s'est alors répandu sur toute la France. En trois mois...

La raison de ce raz-de-marée tient peut-être en un riff de guitare impressionnant, qui identifie leur succès actuel, "Lambé An Dro" : "Quand j'ai sorti ces notes, vers 92-93, sourit Sammy, Stan m'a dit qu'elles étaient celtiques. Pour moi, c'était une gamme de blues... Alors, je me suis plus intéressé à la musique celtique Et c'est un peu toute une culture qui m'est tombé dessus." On pourrait effectivement voir dans le succès de Matmatah, qui vient juste après celui du groupe de rap Manau ("La tribu de Dana"), une heureuse renaissance des mélodies et des rythmes bretons : "La Ouache", album totalement rock, sans binious ni bombardes, est, aussi, totalement celtique.

Son secret réside dans la redécouverte du ékan ha diskané - chant breton traditionnel basé sur deux voix qui se répondent en une joute sans fin - et dans les rythmes que ce chant entraîne. Ici, ce sont les deux guitares solo saturées de Sammy et de Stan qui prennent la partie des voix, soutenues par une redoutable section rythmique : une machine à danser... L'album, à commencer par "La fille du Chat Noir" et par l'instrumental final, "Ribette's", regorge de ces perles hard-folk. Comme "Les moutons", long délire lycéen réjouissant sur les rimes en "lain'o"...

"Mais attention, reprend Sammy, nous ne voulons pas trop nous embarquer dans la musique celtique. Ce n'est qu'une partie de ce que nous aimons." Ben oui : faut pas oublier que Matmata (sans H...) est d'abord le nom d'un village troglodyte du Sud tunisien. Au fil de l'album, on rencontre effectivement quelques influences orientalisantes. La plus impressionnante de ces synthèses, "Troglodyte", raconte, en mots très crus ("Maint'nant j'ai plus qu'un seul pied"), l'histoire d'un immigré tunisien, originaire de Matmata, qui vient travailler et s'intégrer à Paris. Et qui rencontre, en novembre 1995, la bombe terroriste du métro Châtelet.

L'histoire de Matmatah est tout ce qu'il y a de plus classique pour un jeune groupe de rock. Elle commence en 1992 : Sammy/Cédric, qui va entrer dans un Institut de Technologie en génie électrique, rencontre Stan/Tristan, qui se prépare à intégrer une fac de maths. Choc de deux guitares solo. Très vite, ils commencent à composer, à reprendre Led Zeppelin et à tourner dans les bars. Tristan renonce alors à ses positions d'adolescent rocker ("Au début, par opposition à mes parents, qui m'ont emmené très jeune, dans les fêtes bretonnes, je rejetais la musique celte") : il prend, à la fac, des cours de "kan ha diskan..." La marche vers le succès est entamée. Le révélateur en a été le disque du retour d'Alan Stivell, "Again", fin 1993. Stivell, l'artisan de la première renaissance des musiques celtiques, avec "Pop Plinn" et tant d'autres, à partir de 1972.

"Nous avons ensuite croisé Stivell trois ou quatre fois, au fil de concerts collectifs, se souviennent les Matmatah. Mais nous n'avons pas osé discuter avec lui..." Ce n'est qu'en octobre 98, à Blois, qu'ils auront le temps d'avoir cette discussion avec Alan Stivell. Après avoir interprété avec lui, sur scène, un de ses plus célèbres morceaux... C'est qu'entre-temps, le duo Stan-Sammy s'est étoffé : rejoints par un étudiant en géographie bassiste, Eric Digaire, et par Jean-François Paillard, un mareyeur (on est breton ou on ne l'est pas) fou de batterie, ils ont officiellement formé Matmatah en septembre 1995. Le succès se dessine rapidement en Bretagne, car Matmatah n'est pas avare de concerts : 150 par an en moyenne en 96 et 97... A peine le groupe a-t-il six mois d'existence, en mars 96, qu'il fait, dans la plus grande salle de Brest, la première partie de FFF. Le bouche à oreille fonctionne à plein, ainsi que le soutien de la radio locale, Radio-France Bretagne Ouest : le chanteur Yvan Etienne s'y occupe des programmes musicaux... Résultat : Matmatah grave en juillet 97, à des fins de promotion, un CD 2-titres autoproduit ("Lambé An Dro" et "Les moutons"). Surprise ! Il se vend, de Rennes à Brest et de Nantes à Saint-Malo, à 30.000 exemplaires en dix mois. Grâce au produit des ventes, avant même d'avoir signé un contrat dans une maison de disques, Matmatah enregistre l'album "La Ouache", en trois semaines, en Angleterre.

Les chasseurs de talents Marc Thonon, des disques Tréma, et Francis Zégut, de RTL, ont déjà les yeux rivés sur eux : ils viennent les voir en studio. La signature chez Tréma se fait en mai 98. Les concerts s'étendent à toute la France. Et, en juillet, les jeunes commencent à fredonner "Si tu veux un peu de gaieté/ Viens donc faire un tour à Lambé"... La suite, c'est aujourd'hui.

Avec celui de Louise Attaque, le succès fou de Matmatah ne peut que réjouir tous ceux qui croient un rock francophone et médiatisé. Après les écolières pré-pubères et leurs boys bands, lycéens et étudiants redeviennent un public-cible : si le retour à une certaine qualité des sons et des mots a besoin de ce détour marketing, qui s'en plaindr ?

Matmatah "La Ouache (Trema-Sony) 1998