Marseille à l'assaut

Engagée par le 3ème Œil, dont l'album, chroniqué le 7 avril 1999 dans le Petit Journal, escalade à présent le Top canadien après avoir sévi dans les 10 meilleures ventes en France, l'offensive de printemps des rappeurs marseillais s'est emballée ces dernières semaines, avec notamment la parution des nouveaux enregistrements de Freeman, Faf Larage, la Fonky Family et Prodige Namor.

Freeman, Faf Larage, Fonky Family, Prodige Namor

Engagée par le 3ème Œil, dont l'album, chroniqué le 7 avril 1999 dans le Petit Journal, escalade à présent le Top canadien après avoir sévi dans les 10 meilleures ventes en France, l'offensive de printemps des rappeurs marseillais s'est emballée ces dernières semaines, avec notamment la parution des nouveaux enregistrements de Freeman, Faf Larage, la Fonky Family et Prodige Namor.

Freeman

Après Akhenaton, Kheops, Shurik'n et Imothep, c'est au tour d'un autre membre d'IAM de briller en solo : Malek Sultan, 27 ans, alias Freeman, rappeur et danseur émérite. Evidemment produit par Côté Obscur, la structure du groupe, son premier exercice solo, "l'Palais de justice" (Delabel/Virgin), vient confirmer l'incroyable potentiel de chacune des individualités d'IAM, inspirées et prolixes. Freeman ne déroge pas à la règle, en livrant là l'un des meilleurs albums de rap français depuis le début de l'année. La famille n'est d'ailleurs pas très éloignée, au premier rang de laquelle Akhenaton, qui a collaboré à la conception de onze des dix-neuf morceaux du disque, qui compte aussi la présence remarquée de Pit Baccardi (du Secteur Ä), d'Oxmo Puccino ("Le passé reste") et de Khaled ("Bladi" - le bled, en français).

K-Rhyme Le Roi, son ami d'enfance et alter ego au sein des MC's Arabica, le groupe qui l'accompagne, est également de la fête. "Il s'appelle Freeman, fils du dragon", murmure une voix en introduction, sur fond de sabres anciens qui croisent le fer, en guise de brève présentation. Sans diplôme et ne parlant que quelques mots de français à son retour à Marseille en 1980 (après avoir vécu toute sa petite enfance à Alger), Freeman a relevé le défi, rejoint puis dépassé une bonne partie de la concurrence pour s'imposer comme un chroniqueur passionné, surclassant de la tête et des épaules bon nombre de rimailleurs qui n'ont jamais connu que la langue de Voltaire. Il martèle son flow percutant mais jamais agressif, sans doute tempéré par des musiques mélodieuses, tendance Shogun à la Shurik'n ("Intrus", "Je ne sais pas comment vivre") ou sous-tendues par un violon mélancolique ("Drôle de vie", "l'Palais de justice"). Enregistré à Marseille avec Imothep, et mixé à Paris avec Prince Charles, cet album à la production soignée distille un son impeccable. Un disque particulièrement recommandé.

Fonky Family

Le Côté Obscur est aussi représenté ces temps-ci par un autre collectif marseillais, la Fonky Family, dont il produit tous les enregistrements. Le mini-LP "Hors série volume 1" (Small/Sony Music) n'échappe pas à la règle, quinze mois après "Si Dieu veut…", un premier essai concluant et aussitôt transformé en disque d'or (près de 150 000 exemplaires écoulés). Un groupe d'avenir, la Fonky Family ? En tous cas, en expert, Akhenaton, qui les a découverts en 1995, ne cache pas son admiration. "Quand ils ont pris le micro, ils m'ont scié : dans l'énergie, dans la mentalité, dans la manière de faire, j'ai cru revoir IAM sept ans en arrière. Sauf qu'ils ont atteint leur maturité bien avant nous. Si on met notre parcours côte à côte, je pense vraiment qu'ils ont une longueur d'avance."

Certes, ce EP, sans atteindre des sommets, est loin d'être à jeter. Mais le problème de "Hors série volume1 " (qui en annonce d'autres ?) est qu'il fleure trop la manœuvre commerciale. Les quatre inédits studio et les deux titres live (capturés au mois de novembre dernier à l'Espace Julien de Marseille) ne valent que par la tonicité du débit, le fond musical ne présentant pas un grand intérêt, et auraient été du meilleur effet en bonus track de singles. Question maturité des textes, la "Section Nique Tout" (tel qu'ils se surnomment) se contente de revenir sur son court passé -une habitude chez beaucoup de rappeurs-chroniqueurs - sur le morceau "Si je les avais écoutés", plutôt réussi. Pour la diversité des thèmes et la richesse de ton, la comparaison avec IAM demeure à leur désavantage. On peut ainsi regretter ce vague fourre-tout, trop court ou trop long (c'est selon), même si la stratégie développée permettait sans doute d'imposer un peu plus auprès des consommateurs de rap la Fonky Family, un groupe dont la scène reste toujours pour l'instant le territoire de prédilection. A quand un véritable deuxième album, digne de ce nom ?

Faf Larage

Offensif, Faf Larage, plus dur que Freeman et largement moins festif que la Fonky Family, se lance à son tour dans l'aventure en solitaire. Récemment commercialisé en France, le 20 avril, "C'est ma cause" (Kif Kif Prod/V2) est son acte de foi, une cause qui s'appelle hip hop. A lire la liste des artistes invités à partager le micro sur cet album, on remarque à quel point le milieu rap marseillais est une grande famille, où le renvoi d'ascenseur est monnaie courante : Def Bond, K-Rhyme Le Roi, Fonky Family, IAM. Seuls Jacky et Ben-J (des Neg' Marrons), Rockin' Squat, Mr R et Pit Baccardi, débarqués d'Ile-de-France, ne sont pas du cru. MC rompu aux techniques du flow depuis l'équipe de Soul Swing (le groupe qu'il formait avec Def Bond, K-Rhyme Le Roi et les DJ Rebel et Maject'X) et ses multiples collaborations, avec Kheops, 3ème Œil, Sunjata, Shurik'n ou encore N.A.P., Faf Larage livre ici une collection de 16 titres de facture assez inégale, à l'atmosphère souvent lourde et hardcore. Dommage, car Faf Larage démontre à maintes reprises qu'il est un MC tous terrains, jonglant avec les mots et les intonations, de façon habile et intelligente, et ne manquant assurément pas de punch.

Dans la pure tradition du rap, les textes sont souvent vindicatifs ou sombres ("Putain de bouffon", "J'accuse", "A cet instant précis"…), la personnalité de notre homme l'empêchant de dériver trop souvent dans des formulations stéréotypées. Imprégnés de second degré, "le Fainéant à la mer" ou "Putain de soirée de merde" jouent même à contre-emploi. Deux morceaux sortent du lot : "C'est ma cause" et son sample de musique classique, et l'excellent "Faut savoir anticiper", très programmé actuellement par les radios françaises.

Prodige Namor

Si, dans la presse spécialisée hip hop, la publicité proclame malicieusement "De Marseille autrement", c'est que Prodige Namor n'appartient pas à la puissante famille Côté Obscur, qui règne sur le rap biz marseillais. Mené par Namor, entouré par Saïd Marignane, Maroco et le DJ Majestic, le groupe inspire pourtant le respect de ses pairs. Sur leur premier album, "L'heure de vérité", produit par Crépuscule France et mis en vente le 8 mars dernier par l'indépendant PIAS, beaucoup ont accepté de participer à des interludes-concept, en laissant un simple message sur un répondeur téléphonique (Def, Mystik, Faf Larage, Malek) ! Pour quelques featurings, Stress (de Double Pact), Soprano (de Psy 4 De La Rime), Rockin' Squat (d'Assassin) et Kéry James (d'Ideal J) ont également répondu par l'affirmative à l'invitation du combo. Toutefois, les réelles possibilités de Namor et de ses acolytes, développées depuis une dizaine d'années dans l'underground phocéen, au fil des espoirs comme des galères, ont malheureusement l'air limité par un manque de direction artistique, "L'heure de vérité" ballottant en permanence entre les épisodes hardcore et les inflexions cross-over sans grande saveur. Enfin, il serait injuste d'occulter le rôle majeur d'un homme de l'ombre. Malgré certaines maladresses dans la réalisation, Mounir, travailleur invétéré, a accompli le tour de force de composer douze des dix-sept titres de cet album, qu'il a également produit dans son studio des Micocouliers, dans les quartiers Nord de la cité phocéenne.

Comme Sarcelles, la ville de Marseille fait la pluie et le beau temps des modes rap. Il suffirait presque de n'en être que natif pour obtenir un contrat d'enregistrement avec une maison de disques, à l'image de la nuée de groupes de rock insipides signés il y a 20 ans dans la foulée des premiers succès publics de Trust et de Téléphone. A tel point que tous les projets trouvent facilement un distributeur, même les plus bâclés, comme cette compilation "La face cachée de Mars" (Globe/Sony Music) - dont le titre n'est pas sans rappeler les remarquables "Chroniques de Mars" de l'an passé (toujours disponible chez Ariola/BMG). Elle permet néanmoins à B-Vice, le mythique combo de la Savine, d'opérer un petit retour discographique, et à une brochette d'une quinzaine de groupes underground de mettre un pied dans la cour des grands. Et de constater par-là même le long chemin qu'il leur reste à parcourir pour y être admis pleinement…