Sergent Garcia

Changement de cap pour Bruno Garcia, l'ex-guitariste rock des défunts Ludwig von 88. Après un essai en 1997 sur l'indépendant Crash Records (" Viva el sargento "), il persévère avec "Un poquito quema'o" (Labels/Virgin), un mélange explosif de salsa, de raggamuffin, et d'ingrédients musicaux latins, aux antipodes du moule anglo-saxon.

Le justicier 'salsamuffin'

Changement de cap pour Bruno Garcia, l'ex-guitariste rock des défunts Ludwig von 88. Après un essai en 1997 sur l'indépendant Crash Records (" Viva el sargento "), il persévère avec "Un poquito quema'o" (Labels/Virgin), un mélange explosif de salsa, de raggamuffin, et d'ingrédients musicaux latins, aux antipodes du moule anglo-saxon.

Le 19 mai dernier, La Cigale, à Paris, accueillait pour un soir seulement Sergent Garcia et sa troupe, Los Locos del Barrio (Les fous du quartier, en français), sept musiciens augmentés d'une section cuivre. Que ceux qui ont apprécié le disque sachent qu'il est peu de choses par rapport à ce que le groupe est capable d'offrir sur scène, soit environ 1h30 d'une rare intensité musicale.

Jusqu'à mi-juillet, leur tournée les promènera sur les routes de France, de Strasbourg à Alençon, en passant par Quimper, Bayonne, Arles, Bordeaux ou encore Mulhouse. En attendant, pour le Petit journal, Sergent Garcia en personne se prête au jeu des questions.

RFI Musique : Vous n'aviez versé que dans le rock dit alternatif, au sein de Ludwig von 88. Du passé punk, avez-vous fait table rase ?
Sergent Garcia
: A l'époque, je ne me voyais pas comme les vieux hard rockeurs aujourd'hui, à 40 ans avec une crête sur la tête, en train de gueuler "No future". Ça ne voudrait plus rien dire. Le punk correspondait à une attitude que j'avais entre 20 et 30 ans. Au niveau de mes convictions et de mon côté hors du système, je suis toujours assez punk. J'ai eu envie d'écouter d'autres musiques, de bouger autrement, de danser. Petit, j'ai baigné dans une ambiance assez latino-américaine. Les années 70, c'était les grands mouvements de libération des pays latino-américains, une prise de conscience du tiers-monde… Il y avait beaucoup de réfugiés politiques en France, et aussi chez mes parents. A 15 ans, j'ai découvert le punk, le reggae. Et puis, j'y suis revenu, petit à petit, car j'ai travaillé avec des groupes de rap comme Timide Et Sans Complexe, avec qui j'ai fait deux albums. Dans le mouvement alternatif, nous étions des militants anti-racistes convaincus, nous avions une culture de cité, etc. Mais nous nous apercevions que, dans les banlieues, les jeunes écoutaient autre chose. Moi, je n'ai jamais uniquement baigné dans le punk. La musique est universelle. C'est bien de pouvoir passer d'une musique à l'autre sans être bloqué par des préjugés.


Sur ce nouvel album, vous reprenez, réorchestrés, 8 morceaux du disque précédent, qui côtoient 9 nouveautés. Les débuts solitaires de Sergent Garcia en 1997 étaient-ils un faux départ ?
La première fois que je suis apparu sous le nom de Sergent Garcia, je faisais du raggamuffin en espagnol dans un sound system, pendant trois ans. Puis, j'ai fait ce premier disque chez moi, avec des machines. Je savais avec qui je voulais le sortir : une boîte de copains, Crash Records. Ce disque est sorti, j'ai voulu le jouer sur scène. Donc, j'ai monté un groupe, les Locos del Barrio qui est avec moi sur scène. Après un an de tournée, nous avons enregistré ce disque. Mais comme les morceaux avaient été réarrangés pour les concerts, le disque est une photographie du groupe tel qu'il est aujourd'hui. Je voulais garder l'énergie que nous avons sur scène. J'ai cherché un studio dans lequel on pouvait enregistrer comme en live : j'en ai trouvé un en Angleterre. En 7 jours, nous avons enregistré les 17 morceaux. Et puis, le premier album n'est pas très bien distribué, il est artisanal… Je pensais que c'était important de ne pas jeter ces morceaux à la poubelle. C'est vrai que le premier disque a un peu servi de maquette.

Vous avez retravaillé à plusieurs des morceaux conçus et enregistrés une première fois en solitaire. Avec Los del Barrio, était-ce une réécriture de groupe ou vous êtes-vous contenté de jouer au chef d'orchestre ? Un peu des deux. J'ai une vision assez claire des arrangements que j'aime et ceux que je n'aime pas. Sur cet album, j'ai beaucoup travaillé avec Vincent Jogerst, le bassiste du groupe, avec qui j'ai fait la direction artistique. Vincent a une grande culture musicale latine, hip hop, funk et jazz. Moi, j'ai plutôt une culture reggae.

Parlez-nous un peu du groupe qui vous accompagne.
Il y a 2 percussionnistes, un batteur, 2 trompettes, un trombone, un bassiste, un pianiste, un chanteur cubain et moi. Ce sont des gens qui ont beaucoup joué avec des groupes africains, latino, algériens, de funk ou de jazz.

De quoi traitent vos textes ?
Ils sont plus personnels que par le passé. Avec Sergent Garcia, je me permets des choses que je n'arrivais pas à faire avec les Ludwig, comme des chansons d'amour, par exemple. "Amor pa'mi" parle d'une petite histoire d'amour assez naïve, qui dérive vers des problèmes de relations entre les gens. Mais il y a aussi des chansons de révolte et de fête. Une chanson comme "Oye mi bomba" ("Ecoute ma bombe") est un thème de rap assez commun, disant que ce sont les mots qui sont une bombe. Dans les paroles, je parle de plein de problèmes quotidiens que l'on voit quand on sort dans la rue : les gens sans toit, sans boulot, la misère mentale… "Hoy me voy" est une chronique sociale : c'est quelqu'un qui se lève le matin, qui part de chez lui parce qu'il n'y a plus de travail. On imagine qu'il vit dans un pays du tiers-monde. C'est une chanson que je dédicace souvent sur scène aux sans papiers, aux clandestins et aux gens qui sont obligés de partir de chez eux pour des raisons politico-économiques, ce qui a été le cas de mon père.

Mais tous les textes sont en espagnol. N'est-ce pas frustrant de les réserver à un public qui, dans sa grande majorité, ne les comprend pas ?
Ecrire un album en espagnol est un projet vieux d'une dizaine d'années. Je n'avais pas eu l'occasion. Au départ, j'avais pensé faire seulement un album. "Un poquito quema'o" est un disque qui s'adresse aussi aux gens en Espagne et en Amérique du Sud, où le message passe. Mais je pense qu'on pourrait faire un livret en français sur Internet. Je suis en train de monter un site avec mon frère, qui est le graphiste de Sergent Garcia. D'ici la rentrée, je crois qu'il sera opérationnel.

Vous qualifiez votre musique de "salsamuffin". Quelle est la recette ?
C'est un pont entre les musiques jamaïcaine et afro-cubaine, fait à Paris par un franco-espagnol avec des influences hip hop, raggamuffin, funk, jazz… C'est venu un peu par hasard. C'était pour faire un cadeau à l'animateur d'un programme radio qui passe de la musique latine depuis des années. Le mec demandait une petite carte postale musicale pour l'anniversaire de la radio. Je lui ai fait un morceau dans lequel j'allais commencer à mélanger sons latino et reggae. Ce qui a été dur dans cet album, c'est d'avoir un mix cohérent entre un son salsa et un son reggae. Souvent, dans le reggae, la basse est prédominante. Dans la salsa, ce sont les cuivres et les percussions.

Comment avez-vous convaincu Virgin de produire ce nouvel album ?
Les premiers à avoir craqué sur le projet Sergent Garcia, ce sont les gens de Virgin Espagne, qui nous ont vu jouer à Madrid. Je leur ai dit que j'avais envie de travailler avec eux, mais que j'habitais en France. Puisqu'il y a aussi Virgin en France, pourquoi ne pas trouver une collaboration entre Virgin Espagne et Virgin France ? J'ai réussi à les mettre en contact.

Après avoir versé dans le rock, beaucoup d'artistes intègrent aussi aujourd'hui leur culture d'origine. Pourquoi avoir tant tardé pour revendiquer le métissage ?
Les mentalités ont changé. Nous sommes plus conscients d'être un pays métissé qu'il y a 20 ans. Sur deux ou trois générations, nous sommes presque tous des enfants d'immigrés. Nous avons souvent fait partie de groupes de rock. Et à un moment, nous nous sommes dit que nous avions une histoire, qui n'est pas forcément la musique anglo-saxonne. C'est aussi celle du Maghreb, d'Espagne, d'Amérique latine... C'est vrai qu'en ce moment, beaucoup retournent vers leurs racines. Un proverbe africain dit : "Si tu ne sais pas où tu vas, retournes toi et regarde d'où tu viens"…

 Sergent Garcia Un poquito quema'o (Labels/Virgin)