Thomas Fersen

Sobre et intrigant, tel est le nouvel album de Thomas Fersen, quatrième du nom (Tôt ou Tard/WEA), qui affirme ici son style sur des arrangements néoclassiques de Joseph Racaille. Un son résolument moderne, sans toutefois renier son penchant pour l'acoustique, et une voix, juste ce qu'il faut d'éraillé.

Un drôle de zèbre

Sobre et intrigant, tel est le nouvel album de Thomas Fersen, quatrième du nom (Tôt ou Tard/WEA), qui affirme ici son style sur des arrangements néoclassiques de Joseph Racaille. Un son résolument moderne, sans toutefois renier son penchant pour l'acoustique, et une voix, juste ce qu'il faut d'éraillé.

Du moucheron à la chauve-souris et même s'ils sont moins nombreux, les animaux vous les aimez toujours ?
Ce n'est pas un zoo tout de même. Même si j'ai beaucoup utilisé les animaux sur mes précédents disques. J'aime bien enrichir mes textes d'expressions populaires, cette fantaisie de la campagne qu'on emploie dans les villes, comme "un cochon sur une balançoire" ou "ça te va comme des bretelles à une vache" ou bien "comme une poule qui a trouvé un couteau". J'utilise exactement les mêmes ficelles pour mes chansons que dans la vie.

Avec un certain goût pour le raffinement...
Du goût pour un raffinement qui n'existe plus. J'utilise la rime, j'écris au présent, les phrases sont courtes, concises ; j'essaye de repêcher des mots qui disparaissent, qui sont pittoresques. J'utilise le pléonasme, mais en chanson, c'est assez fréquent, je l'utilise pour faire passer des mots. "Une chauve-souris aimait un parapluie" est au passé, "Les malheurs du lion" est une histoire racontée mais avec des dialogues.

Raconter sous une forme très classique des choses insolentes...
Mes chansons me permettent de poser des choses et de m'en débarrasser, oui cela peut être insolent de chanter "Il étrangle son semblable dans le bois d'Meudon", cela fait rêver de sentir sa vie frôlée par un assassin... Ce sont certainement les lectures de Jean Genet qui m'ont donné ce goût là. Ceci dit, j'ai grandi dans des quartiers où il y avait des figures. Il existe un raffinement terrible chez les voyous. Je ne me mets à travailler sur un sujet que lorsque j'ai des idées de textes. Je ne me dis pas je vais faire une chanson sur un assassin, ce sont deux trois phrases qui viennent assez vite et qui m'engagent à continuer, autour desquelles je brode.

Un album un peu plus moderne mais vous réfutez le terme de réaliste?
Au départ, mes chansons sont toujours ancrées dans le réel, même si je peux vous assurer que je n'ai rencontré aucun assassin ! Une grande partie de ce disque a été écrit à Lyon, sur une table de camping, c'est ce que l'on fait dans la vie et l'on développe, Comme je travaille sans répit, c'est un peu ce que j'ai été pendant les deux ans qui se sont écoulés. Chanson réaliste ou minimaliste, ni l'une ni l'autre, ceci dit, je me moque des préjugés (en ayant eu beaucoup moi-même), si les gens passent à coté des choses à cause de leurs préjugés, tant pis pour eux.

De chiffre 4 en lettre orange, c'est important ce désir de reconnaissance?
Oui, c'est une façon de poser une pierre blanche, essayer de mieux me situer j'ai une image un peu floue... Je rencontre des gens qui croient me parler de mon dernier disque et me citent "Les ronds de carottes". Mais c'est vrai, les dates ont une importance, je connais exactement la sortie de mes disques : le premier est sorti le 20 janvier 93, le second, le 14 avril 95, le troisième le18 avril 1997, et celui-ci le 26 octobre 99.

Une pochette pour le moins originale, réalisée par Jean-Baptiste Mondino, la troisième déjà ?
On était parti pour faire une photo devant le musée de l'air au Bourget, avec un cheval. Cet aéroport du Bourget représente une époque, avec cette vision un peu futuriste qu'on avait dans les années 60, ce côté dépassé même si je n'aime pas ce mot, et qui implique cette notion de progrès qui est souvent à vérifier. Mais revenons à la photo : soudain Jean-Baptiste a arrêté les voitures, a pris l'étui de mon ukulélé et l'a mit devant mon visage. Une photo comme celle-ci appelle mille interprétations, ce modernisme d'une autre époque, que l'on retrouve dans certains arrangements du disque.

Votre rencontre avec le photographe Robert Doisneau a-t-elle influée sur vos textes ?
Dans les années 80, je l'avais rencontré plusieurs fois, c'était un ami de mon père. Cela a certainement influencé mon écriture car c'est un peu le lien avec une littérature que j'ai aimée, celle de Prévert, de Jean Genet, la peinture d'un quartier, d'un pittoresque social. Après la mort de Doisneau, sa fille m'a emmené dans l'atelier de son père à Montrouge, conservé tel quel, avec toutes ses archives. Tout était rangé par boites, il y avait une boite "chevaux", je l'ai ouverte, et j'ai trouvé mon bonheur. J'ai réalisé à partir de ces photos un découpage de la chanson "Bucéphale" ("Bucéphale" aux Editions du Rouergue).

C'est à vos retours de voyage, en Scandinavie et en Amérique centrale, que vous éprouvez le besoin de chanter en français ?
D'un point de vue mondial, nous sommes des petites tribus de gens qui parlent français. Comme tous les adolescents, j'ai longtemps été à la recherche de mon identité, savoir qui l'on est, ce que l'on va devenir, ce que l'on fera de sa vie. Si je chante en français, c'est aussi à cause de mes goûts, parce que je suis né ici, je suis un imprégné, moi. Pourtant, je n'écoutais pas beaucoup de chanson française étant adolescent.

Au début du commencement vous étiez guitariste, dans un groupe punk, puis de rock, ensuite vous vous êtes trouvé une voix ?
Je voulais tout simplement être guitariste, le reste est dans mon casier judiciaire. Pour ce qui est de ma voix, oui elle est éraillée, un peu plus après le septième concert. D'ailleurs à force, il y a toute une période où la voix est chaude, musclée. Mais bon c'est chiant, le côté humain de cet instrument, on est obligé de faire attention, d'emmerder tout le monde avec la climatisation...

Thomas Fersen n'est pas votre vrai nom ?
J'ai changé de nom au retour de mon voyage au Mexique, en 86. Un acte de notoriété avec deux témoins suffit. C'est pour cela que j'ai composé "Dugenou", d'ailleurs, cela fait longtemps que je voulais écrire là-dessus. Changer de nom, c'est aussi pour rêver, comme lorsque l'on crée un groupe et que l'on se cherche un nom. C'est un processus assez incroyable parce que petit à petit, ma vie a changé, tous mes amis d'avant m'appellent Thomas, même ma femme et ma fille s'y sont très bien habituées.

Une aventure commencée, il y a huit ans, par du piano bar ?
Je désespérais de faire de la musique dans la vie et j'avais envie de passer de bonnes soirées dans un endroit chaleureux. J'avais aussi envie de convivialité. Je me suis dit : je vais faire du piano bar...Et j'ai eu beaucoup de chance car la femme d'un copain montait un resto thaïlandais derrière la place Clichy. A l'époque ma femme m'accompagnait au piano, c'était un tout petit restaurant mais visiblement, j'ai séduit les gens du piano bar. C'était chaleureux, y'avait des anniversaires, des gens de Taiwan Airways qui débarquaient avec des paniers de fruits.

Doux rêveur mais un rien sombre parfois...
Plus on fait ce qu'on veut, plus on est seul. Ce n'est pas anesthésique, je n'ai pas ce sentiment d'être un chanteur comme les autres, il faut expliquer et là c'est terrible et j'ai parfois des grands moments de solitude. Même si je ne veux pas avoir l'air de me plaindre, ce serait quand même le bouquet. Plus jeune j'adorais partir et toujours seul, maintenant même pour deux jours, où et avec qui ?