L’autre pays du reggae

"Aujourd’hui, on peut voir des interviews de groupes de reggae sur TF1 alors que c’était inimaginable il y a trois ans." En une phrase, Mike, le chanteur de Sinsémilia, résume le chemin que vient de parcourir le reggae français et tous les obstacles qu’il a soudainement franchis. Pour tous ces enfants de Bob Marley qui ont grandi loin de la Jamaïque, 1999 fera date.

Etat des lieux du reggae en France

"Aujourd’hui, on peut voir des interviews de groupes de reggae sur TF1 alors que c’était inimaginable il y a trois ans." En une phrase, Mike, le chanteur de Sinsémilia, résume le chemin que vient de parcourir le reggae français et tous les obstacles qu’il a soudainement franchis. Pour tous ces enfants de Bob Marley qui ont grandi loin de la Jamaïque, 1999 fera date.

Jusqu’alors, seuls Tonton David, Princess Erika et Raggasonic avaient réussi quelques coups d’éclat dispersés au cours de la décennie et décrochés de temps à autre un disque d’or. Si le succès se mesure d’abord par les ventes d’albums, les chiffres de cette année sont impressionnants pour certains artistes de reggae : plus de 400.000 albums pour Pierpoljak, 300.000 pour Tryo et 200.000 pour Sinsémilia. A eux trois, ils illustrent déjà la diversité de la scène française qui respecte plus ou moins les canons du reggae jamaïcain. En attendant que ces grosses pointures reviennent en l’an 2000 avec un disque qu’elles sont chacune de leur côté en train de préparer, de nouveaux venus tentent de profiter du soutien croissant des médias et du public pour faire connaître leur musique.

Avec Djamatik Connections (Small/Sony), Djamatik met entre parenthèses sa carrière avec les Neg’Marrons qui avaient sorti en 1997 l’album Rue Case Nègres, mais il n’abandonne pas pour autant ses confrères, anciens ou actuels membres du Secteur Ä, ce collectif de Sarcelles devenu un empire du rap français. Doc Gynéco, Passi, Stomy Bugsy, Ärsenik ont pris l’habitude de s’inviter sur leurs albums respectifs et Djamatik perpétue la tradition en les poussant le temps d’un morceau à franchir le Rubicon qui sépare le hip hop du reggae. Il n’y a pas moins de treize duos (sur quatorze titres) sur ce CD qui trace un triangle Paris-Antilles-Jamaïque.

Car en tant que Martiniquais, Djamatik n’a pas oublié de convier les représentants de la scène antillaise, qu’il s’agisse de reggae avec Metal Sound ou de zouk puisque l’on retrouve Joëlle Ursull et deux membres de Kassav', Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard. Il ne s’est pas non plus privé des services – et de l’expérience - de quelques Jamaïcains réputés : à Birmingham, il est allé enregistrer “Roots Black” avec Steel Pulse, à Kingston il a rencontré Buju Banton, l’un des deejays les plus cotés. Autant de portes qu’a pu lui ouvrir sans difficulté Tyrone Downie qui cumule ici les rôles de musicien, compositeur et réalisateur. Tyrone, le clavier des Wailers qui joua avec Bob Marley de 1975 à 1981, n’en est pas à sa première collaboration avec un Français. Depuis que Tonton David a fait appel à ses conseils pour Allez Leur Dire en 1994 puis l’année suivante pour Récidiviste, il est devenu l’ambassadeur permanent du reggae jamaïcain en s’installant dans le Sud de la France. Et offre aux maisons de disques une certaine garantie de succès pour les albums de ses "poulains"...

De l’assurance, ce n’est pas ce qui manque aux musiciens de Baobab bien qu’eux se soient débrouillés tout seuls. Ils étaient prêts à sortir par eux-mêmes leur premier album, convaincus d’avoir l’un des meilleurs produits sur le marché du reggae. Un avis partagé finalement par Polydor qui leur a alors donné la possibilité de peaufiner les 13 chansons de Naturel (Polydor/Universal). Depuis qu’ils se sont connus il y a dix ans au lycée de Montreuil, en banlieue parisienne, les quatre fondateurs de Baobab ont eu le temps de faire leur apprentissage de la scène et du travail en studio, de participer à d’autres formations à l’image de Benoît qui était encore récemment guitariste de Pierpoljak. Le temps aussi de se trouver un style : aux rythmiques très lourdes et caractéristiques du reggae de la fin des années 70, ils préfèrent la légèreté, quitte à remplacer par moments les instruments par des programmations. Une façon de faire davantage ressortir les textes écrits par Manu le chanteur. "Notre préoccupation, c’est de développer l’éducation, le savoir. L’écriture, ça en fait partie" explique-t-il. “Naturelle”, premier extrait du CD joue le registre de la subtilité pour défendre, sans jamais le dire clairement, les fumeurs d’herbe, l’un des thèmes les plus récurrents que l’on retrouve chez les artistes de reggae, Français ou non.

Rasta Bigoud en donne

une autre preuve avec Sensé. Ce groupe breton endosse le costume régionaliste avec son disque Breizh Zion (Sony), le paradis breton. Sans trop se prendre au sérieux mais en jouant un reggae des plus classiques, ils ont réussi à se faire connaître d’abord en sillonnant l’Ouest de la France.

La scène comme outil de promotion, voilà la principale caractéristique du reggae français qui n’a pas eu besoin des médias pour trouver son public. Tryo et Sinsémilia ont montré le chemin à suivre et ils sont aujourd’hui nombreux à s’engouffrer dans cette voix. K2R Riddim, qui sort un album Live (Tripsichord) en est le meilleur exemple. En un an, ils auront fait 90 concerts ! Pour tous ces groupes, enregistrer un disque reste cependant un passage obligatoire mais le manque de moyens et d’expérience les empêche parfois de donner d’excellentes productions.

Cet écueil, Kinkéliba a su l’éviter. Ces musiciens basés à Rouen créent une énorme et agréable surprise avec Couleurs Croisées (Musisoft), remarquable tant pour la qualité du son, souvent négligé, que par la richesse des compositions et des orchestrations. On en oublierait presque que le reggae est né de l’autre côté de l’Atlantique.