MBS

Paris, le 10 février 2000 - Les quatre membres du groupe MBS (le Micro Brise le Silence), à l'occasion de la sortie de leur premier album en France (Island / Universal), l'affirment plus que jamais : tout le monde n'a pas eu leur chance.

Le rap algérois a besoin de moyens pour exister !

Paris, le 10 février 2000 - Les quatre membres du groupe MBS (le Micro Brise le Silence), à l'occasion de la sortie de leur premier album en France (Island / Universal), l'affirment plus que jamais : tout le monde n'a pas eu leur chance.

Tout ce qui marche en Algérie provoque la méfiance. Pourquoi ? Comment ? Par quel biais ? Un phénomène assez curieux directement lié à la guerre sans nom qui déchire ce pays aujourd'hui. Un phénomène qui touche tout le monde, même au niveau du rap. Ainsi, lorsque MBS, l'un des groupes fondateurs du hip hop algérois, se retrouve au milieu des années 90 sur les ondes, les autres rappeurs du cru s'interrogent sur les risques de récupération. "C'était juste un coup de chance. Il nous a fallu batailler, insister lourdement pour que ça marche" expliquent les membres du groupe. Certains allaient même jusqu'à trouver leur discours mièvre et peu engagé contre le pouvoir. Un de leurs titres phares, "Alger la radieuse" fait jaser : on trouve déplacé cette manière de positiver malgré le drame vécu tous les jours par la population.

Une réaction compréhensible, lorsqu'on sait que le rap à l'époque, provoque de l'acné juvénile chez les programmateurs radio locaux, qui ont un faible naturel pour le raï, le chaâbi, les musiques traditionnelles et orientales. "C'était une musique très étrangère qui a eu besoin de pleins de visas pour rentrer sur le sol national". Certains craignent alors le spectre de l'acculturation. On pointe même le doigt sur les paraboles qui irriguent les images occidentales par satellite dans le pays. "Mais quand on a commencé à introduire des sonorités bien de chez nous, à rapper en arabe, à parler le langage de la rue, ça a joué en notre faveur". Des beats hip hop soutenus par une instrumentation musicale issue du patrimoine national : luth (oud), mandole, flûte, derboukas font la nique aux samplers et autres boîtes à rythmes hérités de l'industrie musicale occidentale. Tout est dans le dosage. "Il y a toujours des notes qui dérapent, un pitch qui travaille. On algérianise le rap. On ajoute à chaque titre quelque chose du patrimoine pour que tout le monde, de Annaba à Oran, s'y reconnaisse".

Depuis, le rap s'est imposé sur une scène nationale désireuse de se laisser surprendre par d'autres pratiques musicales. "En fait, le rap chez nous, c'est comme un corps étranger, qui a été accepté par le corps humain. Aujourd'hui, il y a plus d'une quarantaine de groupes à Alger et dans le reste du pays. Le fait d'évoluer en France a aussi renforcé cette tendance". Le rap représente désormais une bonne partie de la jeunesse (les moins de 30 ans, sachant que la moitié n'atteint pas encore les 20 ans). Cette jeunesse, elle, représente 75% du peuple algérien. Mais le malentendu est resté : pourquoi MBS est-il allé aussi vite ? Trois albums, dont ce dernier qui paraît sous la houlette d'une major (Island). "Parce que tout simplement, nous n'avons pas hésité au début, nous nous sommes investis, plutôt que de rester dans notre petit quartier. Nous nous sommes auto-produits, nous avons voulu mettre la barre très haute, nous avons rencontré le premier producteur qui ait fait confiance au rap sur place, Chérif Aflah. Et voilà comment c'est parti …Il y a eu ensuite le buzz du Zénith à Paris, avec Intik, Khaled, Mami et d'autres encore. Ça a fonctionné".

Il n'empêche, on soupçonne le groupe de complaisance avec le régime. A un tel point que les journalistes en France ne peuvent s'empêcher d'enfoncer le clou à la sortie en janvier dernier de l'album d'Intik, autre groupe précurseur du hip hop algérois, en établissant des comparaisons qui font de suite penser à des frères ennemis. MBS ne crache pourtant pas sur Intik. "Nous sortons de la même réalité, nous nous défendons avec les mêmes armes, nous avons tous choisi la musique, plutôt que le maquis". Quant à l'histoire de l'engagement dans les textes ou non, il est permis de relativiser au regard du discours tenu par MBS : Le chômage, l'injustice, le pouvoir policier, le pouvoir politique soutenu par les militaires, la jeunesse sans avenir, la corruption, etc.

Il n'est pas obligé de lire entre les lignes pour saisir la profondeur des textes de MBS. Mais peut-être que leur discours s'est un peu plus radicalisé, depuis qu'ils sont hors d'atteinte en France. Ce qui peut se comprendre aisément. Le malentendu a l'air en fait d'être entretenu par des professionnels de la musique, soucieux avant tout de faire jouer une concurrence possible dans le rap algérien pour mieux tirer les marrons du feu. Après tout, pourquoi un jeune algérien n'aurai-il pas le droit de rêver en usant d'autres mots que ceux de la violence qu'il subit tous les jours ? Faux débat. MBS, qui affirme sans hésitation prendre le Micro uniquement pour Briser le Silence, préfère l'ignorer et penser à tous ces groupes restés au bled qui n'ont pas eu leur chance. "La plupart des rappeurs d'Alger travaillent dans un seul studio, avec du matériel d'un autre âge, avec les mêmes sons qui reviennent sur les mêmes machines". M'hand, Rabah, Red One et Yacine, leur architecte sonore, lancent donc un appel d'offre pour ceux qui souhaiteraient investir dans la jeune génération de la musique algérienne, plutôt que dans la division. MBS n'est pas contre Intik. MBS respecte Intik. Dont acte.

Soeuf Elbadawi