Alan Stivell

Après un album fortement métissé, 1 Douar, avec des invités comme Youssou N'Dour, Khaled ou Jim Kerr (Simple Minds), le chantre de la musique bretonne revient avec un album rock et identitaire focalisé sur la Bretagne et sa culture. Une "rock'n roll celtitude" où le barde breton distille certaines notes rap pas désagréables et même vivifiantes pour un genre vieux de 30 ans d'âge. Tour de piste avec le harpiste.

Nouvelle galette bretonne

Après un album fortement métissé, 1 Douar, avec des invités comme Youssou N'Dour, Khaled ou Jim Kerr (Simple Minds), le chantre de la musique bretonne revient avec un album rock et identitaire focalisé sur la Bretagne et sa culture. Une "rock'n roll celtitude" où le barde breton distille certaines notes rap pas désagréables et même vivifiantes pour un genre vieux de 30 ans d'âge. Tour de piste avec le harpiste.

Vous avez fait vos armes très jeune dès 1967 ? Je suis musicien professionnel depuis 67. En revanche, j’ai commencé à jouer de la harpe, à jouer sur scène quand j’étais en culotte courte, dont en première partie de Line Renaud à l’Olympia, j’avais onze ans. Mais ça n’était pas encore mon métier. C’était lors d'un Musicorama d’Europe 1, un des premiers d’ailleurs. A cette époque il y avait toujours des premières parties assez longues et ils cherchaient parfois des choses originales. Et là c’était original. Je jouais en solo sur un instrument qui était revenu de temps presque immémoriaux. L’originalité était donc vraiment grande. Ça n’a pas eu de répercussion énorme. A l’époque je n’osais pas lever les yeux sur le public. J’étais concentré sur mes cordes et je ne m’occupais de rien d’autre. Mais toutes mes prestations à la harpe celtique durant ces années-là ont quand même eu une répercussion car ça a permis à la harpe celtique de renaître et même de commencer à se développer d’une façon inimaginable dans le monde.

Comment le public de l'époque appréhendait-il ce genre ?A l’époque on ne pouvait pas parler de musique bretonne sans faire rire tout le monde. Le genre était considéré comme le comble de l’arriéré pour les gens en France et à Paris notamment. On peut dire que, avec d’autres, j’ai réussi à aller beaucoup plus loin que j’aurais pu imaginer étant plus jeune. Quand on croit vraiment en quelque chose, on ne réussit pas forcément bien sûr. Mais avec beaucoup de conviction, on arrive à faire changer les choses. C’est donner un peu d’espoir à beaucoup de gens.

Certains comme vous, Dan Ar Braz ou Tri Yann ont connu un grand succès. Mais certains tout aussi talentueux comme Erik Marchand ou Mélaine Favennec connaissent moins le succès. Est-ce que cela veut dire qu’il y a une certaine forme de musique celte qui réussit et l’autre qui est laissée au dépourvu ?Je pense que des gens comme Yann Fanch Kemener ou Erik Marchand réussissent bien. Je ne sais pas si leur rêve c’est de faire tous les jours le Zénith ou Bercy. Je pense que non. Quand Yann Fanch Kemener se trouve au Théâtre de la Ville à Paris, je ne pense pas qu’il soit mécontent. Pour moi-même, certaines formes de musiques collent mieux dans un contexte légèrement plus culturel. Il y a d’autres formes de musiques plus populaires et on en parle forcément beaucoup plus. C’est une question de démarche personnelle et moi j’ai un goût très large qui peut aller du très intello au très populaire. Quelle est la chose qui prime pour vous dans votre musique : le groove, le message sur la culture celte ?C’est d’abord une musique, et l’essentiel peut être dit dans la musique même si elle est chantée. Car quand je chante en breton, c’est plus une musique que des paroles pour les gens qui, dans l’immense majorité, ne comprennent pas le breton. C’est une musique que l’on ressent. Si les gens apprécient cette musique chantée en breton, le reste c’est de la littérature, on rentre dans l’analyse. Le principal c’est que les gens sont amenés à se dire qu’il existe une musique bretonne aussi valable qu’une autre. Quand on commence à se dire qu’une culture est aussi valable qu’une autre, on a déjà dit énormément de choses.

Vous qui tournez énormément à travers le monde et rencontrez d’autres musiciens et d’autres cultures, sont-ils sensibles à cette culture-là, la comprennent-ils ?Ce qui me fascine depuis mon enfance, c’est l’extrême diversité qui règne sur la planète et qui est d’ailleurs assez extrême en Bretagne même : si vous faites dix kilomètres, vous changez de rythme, de style. Si on prend la richesse du monde, la diversité est énorme. Toutes les cultures qui ont gardé des racines anciennes se comprennent finalement assez bien. Elles ont gardé suffisamment de points communs. C’est comme si on avait 50% de soi-même de très particulier et 50% qui est commun au reste du monde et de l’humanité. Ce qui fait qu’il y toujours une partie de soi-même qui nous permet de communiquer facilement. Je trouvais toujours étonnant qu’il suffise de changer légèrement l’interprétation d’un thème breton pour qu’il devienne vietnamien ou amérindien. Dans le disque Back to Breizh, j’ai eu envie d’avoir une communication très directe avec les gens, sans chichi, avec peu d’intermédiaire, ce qui m’a amené à chanter un tiers de l’album en français, ma langue maternelle. La Bretagne est un pays bilingue, il faut le reconnaître.

Back to Breizh veut dire "retour vers la Bretagne". L’album précédent 1 Douar, "une seule terre", était beaucoup plus métissé, avec notamment Youssou N’Dour, Khaled.Il y avait Jim Kerr des Simple Minds, Paddy Moloney, John Cale. C’était un album dans lequel j’insistais sur le fait que j’étais d’abord un citoyen du monde et après un Breton. Une fois que j’ai dit ça, je peux me permettre d’aller davantage vers la Bretagne, car pour entrer dans le XXIème siècle, c’est mon bagage breton que j’ai envie de faire passer. La culture bretonne est extrêmement riche comme la musique qui l’accompagne. Qu’est-ce qui explique selon vous cette richesse ? Est-ce sa mythologie qui est cependant moins connue que la mythologie grecque ou romaine ? Toute la culture celtique et bretonne est moins connue. Elle rappelait trop aux Français, notamment, qu’ils avaient été Barbares. C’est quelque chose qu’ils ont du mal à admettre, alors qu’il n’y a pas de honte à en avoir, surtout que les Barbares étaient loin d’être barbares. Pendant des siècles il y a eu ce complexe. La France voulait être la première fille de Rome et le flambeau de la civilisation qui continuait la lignée des grands ancêtres classiques grecs et romains. Tout ce qui pouvait lui rappeler que les Français n’étaient pas de très longue date citoyens romains mais qu’avant ils avaient été Gaulois, Celtes, tout cela posait problème. A tel point que quand je suis né, personne n’admettait encore, par exemple dans les écoles des Beaux-Arts, qu’il y avait un art celtique. Il a donc fallu du temps pour que des choses si évidentes soient admises. Si on parle de mythologie, aujourd’hui encore, les gens restent relativement ignorants. Ils auront vaguement entendu parler de la légende du Roi Arthur et de la Quête du Graal, mais c’est déjà quelque chose de très vague qui n’est pas profondément celtique. C’est déjà de la fusion. Presque personne ne connaît la véritable mythologie celtique.

Armoricaine est une chanson très vindicative. Elle règle ses comptes avec les a priori sur la Bretagne, la "celtitude" ?Il faut reconnaître que c’est un coup de gueule. Il y a eu une grosse polémique autour de la charte des langues minoritaires et régionales en Europe et que la France et la Grèce n’ont toujours pas signée. Le refus de réviser la constitution pour mettre la France aux standards européens en matière de droits de l’homme culturel, c’est quelque chose qui m’a énormément choqué. Mais c’est surtout la levée de boucliers par des gens comme Gisèle Halimi que j’admirais énormément, qui s’était tant battue pour le droit des femmes, et qui tout d’un coup lève l’épée du bonapartisme contre les autres cultures, contre le droit à la différence. Et nous taxer de "communautaristes", c’est comme taxer les femmes de "communautaristes". Quand les femmes ont simplement demandé à être traitées à égalité avec les hommes, quand elles demandent le même salaire qu’un homme pour le même travail, on ne dit pas qu’elles font du "communitarisme". C’est exactement le même chose que demandent les Bretons. On ne demande rien d’autre que l’on nous respecte comme on est, avec notre culture, notre langue. Si on parle une langue, elle est aussi respectable qu’une autre, elle doit être traitée à égalité avec une autre langue.

Alan Stivell/ Back to Breizh (Dreyfus / Sony)

Propos recueillis par Frédéric Garat