Higelin dans les cirques (3)

Nouvelle escale française dans cette tournée de l'Océan indien : la Réunion. Ce département d'outre-mer accueille Higelin avec chaleur. Et pour cause, ici le chanteur est aussi connu qu'à Lille ou à Bordeaux. Mais son passage y est plus rare. Coup d'œil donc sur deux concerts réussis, mais aussi sur l'incroyable présence de la musique dans cette île. Et pour la bonne bouche, nous ferons une plongée dans l'univers de Mahut, serein compagnon de route de Higelin.

Heureux qui comme Jacques à la Réunion

Nouvelle escale française dans cette tournée de l'Océan indien : la Réunion. Ce département d'outre-mer accueille Higelin avec chaleur. Et pour cause, ici le chanteur est aussi connu qu'à Lille ou à Bordeaux. Mais son passage y est plus rare. Coup d'œil donc sur deux concerts réussis, mais aussi sur l'incroyable présence de la musique dans cette île. Et pour la bonne bouche, nous ferons une plongée dans l'univers de Mahut, serein compagnon de route de Higelin.

Après Mayotte et l'Ile Maurice, La Réunion marque un retour violent dans le monde des supermarchés et des distributeurs automatiques. Petit bout de France implanté sur un terrain volcanique et au milieu d'un magnifique océan dont de gigantesques rouleaux bastonnent sans arrêt les côtes. De magnifiques cirques trônent en son centre. Ça rappellera des souvenirs à Higelin, homme de cirque par excellence. D'hiver ou du soleil.

700.000 habitants vivent ici et se mélangent assez pour faire de cette société un monde métissé et multiracial. Créoles, Hindous, Chinois, Européens (les "Z'oreilles"), musulmans, bouddhistes, hindouistes, il n'est pas surprenant que dans une telle réunion culturelle, la musique soit autant ouverte et vivante. "Il faut forcément tenir compte du métissage", me raconte Alain Courbis, directeur du Pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, association issue du Ministère de la culture, qui travaille à former, informer et exporter les musiciens réunionnais. Vaste mission dans un pays où pas moins de 300 ou 400 groupes sont en activités et où une centaine de CDs voient le jour par an ! "C'est vrai qu'il se passe plus de choses ici que dans n'importe quelle ville de province en métropole", me confirme Philippe Capponi de Yellow Moon, petite boîte de production indépendante qui a largement participé à mettre en place la tournée Higelin dans la région. Du coup, tout le monde semble d'accord pour dire qu'il est très difficile pour un artiste local d'éclore, de sortir du lot. "Ici, on fait très facilement faire un disque à un jeune artiste mais on ne lui apprend pas pour autant les réalités du métier, de l'industrie. Et s'il débarque en France (ndlr : métropolitaine), le décalage est énorme", continue Capponi. "Seul Danyel Waro sort du lot et s'est fait un nom solide en France", s'accordent à reconnaître les deux hommes.

Tout ce petit monde auquel il faut ajouter l'ODC (Office Départemental pour la Culture), tente donc de travailler ensemble pour soutenir au mieux les opérations musicales. Les uns ont besoin des autres même si "l'interactivité manque parfois", regrette Philippe Capponi. "La culture à la Réunion est très politique. A Yellow Moon, on privilégie la passion, les coups de cœur, sans obligations commerciales. On s'occupe ainsi de Eric Triton, un bluesman mauricien ou de M'toro Chamou de Mayotte". Du côté d'Alain Courbis, l'angle est plus institutionnel, plus formateur. C'est ainsi qu'il y a trois jours, il organisait une opération avec les Massilia Sound System, un concert accompagné d'un stage. Chacun y va donc de sa mission et de son budget aussi. Mais ce que tout le monde confirme, c'est que la Réunion est un richissime terreau musical. Tous les styles existent, du plus traditionnel au plus expérimental. Le but du jeu est donc de s'entendre pour que tout cela vive.

Et Jacques ?

Qu'est-ce qu'il devient au milieu de tout ça ? Il regarde le ciel et il chante ! Deux belles salles, deux belles scènes ont reçu le sexagénaire volant. Succès. Au Tampon d'abord vendredi 14. Cette petite ville sur les hauteurs, où la température chute le soir (la sortie de concert fut frisquette), a fêté Higelin jusqu'au cafard venu l'accueillir sur le plateau et qui est ainsi devenu héros d'une chanson. Beaucoup de force et beaucoup de tendresse ce soir-là avec le Parc Montsouris, Paradis Païen, Y'a pas de mots. Mais aussi quelques bénéfiques rafales de rires surtout quand le chanteur-acteur se lance dans une imitation de Claude François… fort réussie. A la fin, dans son "pardessus pas râpé", Higelin revient une ultime fois, accordéon sur le ventre pour L'accordéon désaccordé, ponctué d'un hommage à Piaf. Le public reprend en chœur.

Le lendemain, ambiance différente, cadre différent, public différent. Samedi soir, Higelin s'installe sous les étoiles dans le très bucolique Théâtre en plein air sur les hauteurs de St Gilles. D'un côté la mer, de l'autre les collines. Rien à dire sur le décor. A l'heure de la balance, le théâtre façon Epidaure (mais dont la belle pierre y est remplacée par du triste béton) baigne dans un coucher de soleil naissant. Higelin est de très bonne humeur. La balance est d'une rare rapidité. Tout va bien. L'heure du concert arrive aussi vite que la fraîcheur tombe sur le théâtre, ce qui ne semble pas décontenancer les grenouilles qui errent sur les pelouses alentours. Jacques pique un somme dans sa loge. Mahut médite. Repos avant l'explosion. 1440 personnes (pour 1000 places) s'agglutinent sur les bancs de béton, les fesses au chaud sur des coussins. Quelques-uns escaladent même les collines alentours, armés d'une seule lampe de poche. Les trois heures de concert s'enfilent sous une lune bien pleine. Quelques invités ponctuent le spectacle à commencer par M'toro Chamou, le jeune artiste mahorais qui avait déjà fait sa première partie à Mayotte, puis en fin de bal, le rejoignent un joueur d'harmonica, Mr Spok (je vous jure que c'est son nom…) et Anne Vassiliu, ancienne choriste de Jacques mais aussi de Julien Clerc ou de Thiéfaine. Ce petit groupe hétéroclite clôt donc la soirée dans une danse improvisée. Rideau.

Et Mahut ?

Toujours silencieux, certains diront mystérieux, l'homme aux lunettes noires qui accompagne le chant de Jacques Higelin de ses retentissantes ou discrètes percussions mérite un instant d'attention. "Je bénéficie des avantages accordés aux artistes que j'accompagne tout en étant dans l'ombre. Ça me va très bien." Court moment de lumière donc sur Dominique Mahut qui nous a ouvert sa boîte à souvenirs. Et croyez-moi, elle regorge de quelques jolies choses. Etudiant aux Beaux-Arts dès ses 15 ans, Mahut a enseigné la peinture et le dessin pendant deux ans avant de se lancer dans la musique : "C'était à Paris vers 68. Je venais de province et là, j'ai découvert autre chose. C'était une période de rencontres. Je fréquentais souvent le Centre Américain où passait beaucoup de musiciens de free jazz. A ce moment-là, je n'écoutais que Schoenberg, Mozart et Archie Shepp. J'ai donc découvert les percus avec un chorégraphe zaïrois, réfugié politique, qui, à Kinshasa, travaillait pour le Ballet national. Il enseignait la danse au Centre Américain. C'est lui qui m'a appris les codes de cette musique où chaque rythme correspond à une danse très particulière. J'ai eu le coup de foudre pour cet instrument qui pour moi, était la représentation du voyage. Et j'adorais le son, le son pur, celui de la peau qui résonne. J'ai donc fait ça pendant 4 à 5 ans, sans arrêt, plusieurs heures par jour. Ce qui m'intéressait là-dedans aussi, c'était les danseuses... Il faut le dire, c'est important. Après j'ai travaillé avec un autre chorégraphe, Amadéo, un Américain d'origine philippine qui avait travaillé sur West Side Story".

Beaux débuts pour un artiste dont le parcours semble toujours avoir été le fruit du hasard. "Vers 75, j'ai appris par une amie que le batteur de Lavilliers cherchait un percussionniste. Je ne connaissais pas du tout Lavilliers. Je n'écoutais absolument pas cette musique-là. J'ai donc débarqué un soir au Théâtre de la Ville pour un concert et j'ai joué sans du tout connaître le répertoire. Ça lui a plu et il m'a demandé de faire avec lui une série de concerts au Théâtre Fontaine. Ça a démarré comme ça, par accident." Depuis Mahut et Lavilliers n'ont pas cessé de travailler ensemble. "Quand je l'ai connu, je n'accrochais pas trop à son côté chanteur engagé que je trouvais déjà dépassé. Mais ce qui m'a séduit chez lui, c'est son enthousiasme. Il sait vraiment emmener les gens dans du rêve. C'est une bête de scène. De plus, en dehors de l'image qu'on peut avoir de lui, c'est quelqu'un d'une très grande intelligence, qui selon moi, a une analyse sociale et politique très intéressante. Et puis, on s'est trouvé des points communs dans le goût du voyage, de l'exotisme, et de la lecture aussi. On est devenus amis".

Ce schéma se reproduit presque avec Higelin qu'il rencontre en 80 : "Nous nous sommes connus dans un cours de danse où nous allions tous les deux attendre une amie danseuse. Je ne connaissais pas trop non plus ce qu'il faisait. A cette époque, ça marchait moins pour lui que pour Lavilliers. Il m'a demandé de l'accompagner sur scène à Mogador, les concerts dont est tiré un excellent disque live. Je tournais alors beaucoup avec Lavilliers, mais à ce moment-là, j'étais libre. J'ai donc aussi fait toute la tournée qui a suivi. Nous nous sommes retrouvés en 85 pour Bercy. Ils m'avaient mis dans une jeep ! Puis j'ai fait la Villette en 89".

Mahut est donc un artiste de rencontres, qui marche au feeling, au plaisir. Point d'intérêt chez lui : "S'attacher à un chanteur, c'est vraiment quelque chose qui dépasse la musique. Avec Jacques, on n'a plus travaillé ensemble pendant près de 10 ans après la Villette. Mais quand on s'est retrouvé en 98, le contact s'est refait naturellement, d'un simple coup d'œil. On avait vécu chacun de notre côté et on s'est retrouvé avec une grande confiance. Higelin tournait alors tout seul. En 99, on a monté ce quatuor avec un violon et un violoncelle. On a fait 100 concerts ensemble. Et nous voilà ici". Amitié, tendresse, affection, amour, le regard que Mahut porte sur Higelin est d'une grande clarté : "On n'a rien réécrit pour cette formule à deux. Jacques ne supporte pas de marcher deux fois sur le même sentier. Il est une sorte de définition vivante du chaos mais avec une soif d'harmonie immense. Mais, il vit ça dans un désordre quasi perpétuel. Je pense que c'est ça qui fait la fraîcheur de ce qu'il propose parce qu'il est lui-même le premier naufragé de ce chaos. Il a une façon de réinventer le réel sans arrêt, le réel tel qu'on nous le propose ne lui va pas. C'est un point commun avec Lavilliers mais ils l'expriment différemment."

Enfin, Barbara. Mahut a partagé quelques instants de musique avec la chanteuse. C'était en 90 : "C'est le pianiste Gérard Daguerre qui a joué avec elle longtemps et qui a joué avec Lavilliers aussi, qui nous a mis en contact. Barbara n'osait pas m'appeler pensant que je n'étais pas libre. Finalement, un jour, elle l'a fait. C'était une surprise. Elle est un tel mythe. Elle est de la même race que Jacques. Elle avait énormément d'humour, c'est la personne avec laquelle j'ai le plus ri. J'ai joué à Mogador la première fois avec elle comme avec Jacques 10 ans plus tôt." La boucle est bouclée.

Photos : Catherine Pouplain

Site du Pôle régional pour les musiques nouvelles de la Réunion.