Higelin sur les Hauts Plateaux

Les deux dernières dates de la tournée de Jacques Higelin dans l'Océan indien furent marquées, pour le chanteur, d'une vraie révélation à l'écoute des musiques malgaches. Chant, valiha, guitares, ces trois derniers jours ont séduit et bercé toute l'équipe qui repart aujourd'hui vers Paris, la tête bien pleine d'émotions. Dernières histoires d'une tournée, de rencontres, de bœufs et de Fête de la musique dans ce pays de misère et de beauté.

A Madagascar, fin de tournée sous le signe de la Fête de la musique

Les deux dernières dates de la tournée de Jacques Higelin dans l'Océan indien furent marquées, pour le chanteur, d'une vraie révélation à l'écoute des musiques malgaches. Chant, valiha, guitares, ces trois derniers jours ont séduit et bercé toute l'équipe qui repart aujourd'hui vers Paris, la tête bien pleine d'émotions. Dernières histoires d'une tournée, de rencontres, de bœufs et de Fête de la musique dans ce pays de misère et de beauté.

C'est à environ 1400 mètres d'altitude que, le dimanche 18, atterrit le vol MD299 St Denis-Tananarive avec à son bord Higelin et sa troupe. Dernière escale, et pas la moindre. La température est fraîche, 14°, en cette soirée d'hiver austral. A l'intérieur de l'aéroport, les formalités sont longues, à l'image d'une lourde bureaucratie. Dès les portes du terminal, c'est une plongée dans le dénuement qui assaille le groupe. Une nuée d'adolescents se précipite pour aider, porter les bagages, pousser les chariots et récupérer quelques pièces, françaises précisent-ils.

Après une courte pause dans un confortable hôtel, les hôtes de ce séjour, soit les responsables du Centre culturel Albert Camus avec à leur tête Bernard B.Robles, emmènent tout le monde dans une gargote en plein centre de Tananarive. De tendres filets de zébu atterrissent dans toutes les assiettes, accompagnés d'un vin malgache. Du petit bar attenant au restaurant, on entend un groupe qui joue aussi bien du Billy Joël que du soukouss. Jacques y jette un œil, intéressé. Mais ce soir, repos.

Lundi 19, c'est une riche journée qui s'annonce. En fin de matinée, l'équipe part en vadrouille menée par Bernard B.Robles qui connaît Tana comme sa poche. Le directeur du CCAC nous fait découvrir la vieille ville et les quartiers dans les collines au pied du Rova, le Palais de la Reine. Ici, l'agressivité ressentie à l'aéroport fait place à des regards et des sourires. Femmes, enfants, d'innombrables enfants au visage empoussiéré, saluent la file indienne sur son passage. Les ruelles sont étroites, cabossées, entre vide et colline. Les petites maisons de briques et de tôles tremblent sous l'effet du vent. Au loin, des rizières. Tout cela aurait un charme très fort si nous ne croisions pas si souvent de minuscules gamins avec des paquets de briques sur leur têtes, petites filles aux pieds nus et vêtues de robes aux volants défraîchis. Vous avez dit travail des enfants ?

La balade est ponctuée d'une pause dans un jardin paisible. Contraste. Là, Jacques a l'occasion d'écouter quelques disques d'artistes malgaches. Il craque totalement à l'écoute de la guitare de D'Gary, des chants du groupe Senge qui rappellent les polyphonies zoulous d'Afrique du Sud. Le son du valiha, ce long tube de bois entouré de 16 ou 27 cordes, entre luth et kora, le laisse rêveur ainsi que Mahut, attentif. "Il faut qu'on vienne enregistrer ici !", lance Jacques. La liberté de cette musique, fruit d'aucune école, d'aucun solfège, construite sans note ni partition, ne peut que plaire à Higelin qui fonctionne de la même façon. "Plus j'y pense, plus je vois quelque chose d'aérien". L'inspiration en mouvement.

Rencontres et improvisations

La soirée de ce lundi ne fait que conforter le chanteur dans cette perspective. Dans un petit restau convivial de la rue Avaradrova, dont la terrasse verse sur une vue générale de Tana, ont rendez-vous une dizaine de musiciens pour rencontrer cet artiste français que la plupart d'entre eux ne connaissent pas. Le rhum aux épices, au café ou à l'ananas met l'assemblée dans le bain. Aux guitares, valiha, percussions, basse acoustique, il ne manquait plus que Jacques au piano. Explosion. Jazz, blues, swing, tout y est. Les uns essaient de suivre les rythmes des autres, parfois avec difficulté, parfois avec aisance. Mahut attrape des bongos et s'y colle. Les jeunes musiciens présents assurent comme des maîtres et passent de leur répertoire traditionnel à un blues qu'on croirait sorti tout droit d'un club du Mississipi. Higelin mêle sa voix à celle du chanteur Vahombe. Il est heureux, navigue des uns aux autres, serre des mains, discute, rigole, fait le clown. Instinctif, il invite les musiciens à son concert, prévoit des plans pour la Fête de la musique.

Dans ce pays où Goldman et Cabrel sont les deux seuls artistes français actuels vraiment connus, et où Etoile des neiges est un tube, Higelin fait le plein pour ses deux concerts. Le mardi 20, dès 18 heures, quelques spectateurs se pressent dans le hall du CCAC, essayant de jeter un œil dans la salle où Jacques est toujours en pleine balance. Dix minutes avant l'ouverture des portes, il termine en catastrophe et file se changer dans sa loge avec les musiciens rencontrés la veille et qui sont tous prêts à l'accompagner ce soir. A 19h15, Higelin et Mahut font une entrée tout en lenteur et en silence sous les applaudissements encore timides. Nous sommes loin du déchaînement affectueux des concerts de la Réunion. Et le chanteur ne manque pas de secouer la salle dès les premiers titres. Quand le public ne répond pas, Higelin est malheureux. Alors, il brasse, il engueule, il les traite de "bourgeois". Seuls les rires des enfants le consolent et le rassurent. Avec eux, le dialogue passe d'emblée. Même Mahut oublie son flegme habituel et ne peut se retenir de rire.

Avec Paris-New York, un réchauffement s'effectue. Une telle énergie se dégage de ce titre que le contraire serait désespérant. Puis sur Cigarette, la voix de Vahombe installé au premier rang accompagne celle de Jacques. Quelques chansons plus tard, l'alchimie fonctionne aussi bien avec l'accordéoniste Lego. Enfin, le concert se termine dans un bœuf avec quatre à cinq musiciens qui surgissent les uns après les autres sur la scène, presque à la grande surprise du duo. L'improvisation est totale, un peu trop peut-être. Essayer de reproduire le bœuf réussi de la veille, dans une salle, face à un public sagement assis, ne peut être que décevant.

Le roi et la reine

Mercredi, Fête de la musique, Tana retentit de voix et de chansons dès les premières heures du jour. Importée ici depuis trois ans seulement, l'opération connaît un succès certain. Et pour cause, Madagascar regorge de musiciens et de traditions musicales. Higelin traverse tout ça dans une voiture qui le mène vers la campagne, loin de la pollution, là où la terre est si rouge. Les petites maisons étroites aux tuiles arrondies s'éparpillent entre champs et rizières. La route mène vers la colline bleue, à Ambohimanga, une des douze collines sacrées, lieux de résidences de rois et des reines de Madagascar entre le XVIIIème et le XXème siècle. Alors qu'un groupe d'enfants pique-nique aux pieds du palais, Higelin erre dans les allées et sous les balcons de cet endroit étonnant où vécut le premier roi dans un simple cabanon de bois sans serviteurs ni apparats. Le chanteur est séduit. Quelques heures plus tard, sur le chemin du retour, il reparle de son amour naissant pour cette île, ses sourires et sa musique "tellement gracieuse". Les petites boutiques colorées lui inspirent même des idées de pochette de disque sur laquelle il se verrait bien poser avec Mahut tels deux boutiquiers de la musique.

La boutique, ils l'ouvrent justement pour la dernière fois de cette tournée qui, depuis avril, les a menés de San Francisco à Mamoudzou, de New York à Tananarive. Fête de la musique pour la fin d'un voyage en fête. Pour l'occasion, de nouveaux musiciens déboulent encore sur scène, invités par Higelin. Le dialogue musical est plus construit que la veille. Après Ratovo, excellent joueur de valiha, mais aussi fabricant et spécialiste, est convié Samoëla, discret chanteur mais dont le nom est très connu par ici. A juste raison, sa voix est fine et envoûtante. Le public, plus chaud que la veille, apprécie ces surprises et applaudit à tout rompre.

Cette fois, c'est terminé. L'équipe technique d'Higelin et celle du théâtre s'active sur scène pour démonter, débrancher les câbles, ranger les instruments, fermer les caisses. Dans quelques heures, un chanteur français va rentrer chez lui dans son aéroplane blindé, son jumbo jet tout déglingué. Dans deux jours, il joue à Boulogne-Billancourt.

Photos : Catherine Pouplain