LE CD DE LA SEMAINE : DENEZ PRIGENT

Paris, le 23 juin 2000 - Avec Irvi, son troisième album, Denez Prigent poursuit un travail de création qui l’éloigne peu à peu de ses racines bretonnes, sans pour autant abandonner l’esprit éternel de la gwerz.

Gwerz électroniques pour chemins d’écume

Paris, le 23 juin 2000 - Avec Irvi, son troisième album, Denez Prigent poursuit un travail de création qui l’éloigne peu à peu de ses racines bretonnes, sans pour autant abandonner l’esprit éternel de la gwerz.

De quelle Bretagne venez-vous ?
Je suis originaire du pays de Léon, dans le Finistère Nord, un pays assez particulier. Je suis né à Santec, au bord de la mer, pas loin de l’île de Batz et de Roskoff. J’ai appris le Breton tout jeune auprès de ma grand-mère qui s’exprimait très peu en français. Comme la plupart des gens de sa génération, elle chantait autant qu’elle parlait, et elle chantait en breton, bien sûr. C’est elle qui m’initié au chant traditionnel breton.

Elle vous a appris la langue bretonne, aussi…
Oui, parce que j’ai choisi de le faire tout jeune, ce que d’autres personnes de ma famille n’ont pas fait. Ça c’est un petit peu ma fibre, mon attirance, mon attachement pour la culture bretonne. Peut-être parce qu’en hiver j’habitais à Brest, dans un milieu aseptisé, déshumanisé. Pour les vacances, le week-end, je revenais à Santec dans un univers où la nature est bien préservée, auquel j’ai très vite assimilé la culture bretonne. Et puis, à Santec il n’y avait pas de mépris pour la culture bretonne, alors qu’en ville on rencontrait une forme de racisme anti-breton chez les Bretons eux-mêmes qui avaient un complexe face à leur culture.

Est-ce que vous avez étudié le breton ?
Oui. A la différence de ma grand-mère qui le parlait seulement, j’ai appris à écrire le breton. Ça n’a pas été très difficile, je l’ai fait au lycée à Brest dans le cadre des options puis en seconde langue.

Comment avez-vous commencé ?
Jusque récemment, les chanteurs traditionnels avaient un métier et ne vivaient pas de leur chant, sauf certains bardes itinérants ou certains sonneurs. Moi aussi, au début j’ai chanté avec un métier. J’enseignais le breton et les arts plastiques à Carhaix, et je suis venu au chant par hasard. C’était la passion, quelque chose à part. Je chantais surtout dans les fest noz, mais aussi dans les concerts ou les festivals. Peu à peu, j’ai été tellement sollicité qu’il a fallu que je fasse un choix entre mon métier et ma passion et finalement c’est ma passion qui est devenue mon métier.

Vous chantez de la gwerz, qu’est-ce c’est ?
C’est un genre de littérature orale complètement unique. Au départ, un narrateur présente un événement, par exemple la peste d’Hélian. Il dira : “Quiconque irait à Hélian, trouverait assez d’herbe à faucher sur la grande place du marché, si ce n’est dans l’étroite ornière du chariot qui mène les morts au cimetière”. Puis le chant continue avec deux personnes qui discutent entre elles. C’est un dialogue de dix ou quinze vers au style direct, souvent introduit par une question. Le narrateur intervient de temps en temps pour changer de tableau, un peu comme au cinéma. Ça dure à nouveau une dizaine de vers, puis le narrateur intervient à nouveau et conclut.

Et du point de vue du contenu ?
La gwerz parle souvent d’événements qui ont marqué une communauté, par exemple la marée noire, la tempête de 1984, ou encore un grand naufrage en mer comme le Titanic. Pour ma part, je ne compose pas seulement sur l’actualité bretonne, mais surtout à partir de ce qui se passe dans le monde, dans les pays où l’esprit de communauté est encore très fort. Dans l’album Irvi, la gwerz de A-dreñv va zi, parle des mauvais traitements infligés à ces femmes indiennes mariées de force puis rejetées par leur belle-famille quand la dot est consommée. La communauté doit être forte pour que naisse le dialogue entre les intervenants. De même pour le rapport à la nature, parce que dans la gwerz les animaux parlent souvent. Voilà par exemple un paysan qui conduit son chariot. Il entend discuter ses chevaux et l’un dit à l’autre : “Aujourd’hui, on emmène notre maître à telle ville, mais demain c’est au cimetière qu’on ira”.

Vous chantez en breton, mais vous ne traduisez pas les paroles en français, pourquoi ?
Nous sommes inondés de disques anglais dont les textes ne sont pas traduits, sans qu’on demande rien aux chanteurs et aux musiciens anglophones… alors qu’on me pose la question comme si c’était un problème ! Je ne traduis pas, tout simplement parce que les textes ne fonctionnent pas en français. Prenez le vers suivant : Mallozh, mallozh ruz d’ar bleunier ! En français, ça donne : “Malheur, malheur rouge au fleuriste !”, ce qui nous renvoie au commerçant derrière son tiroir-caisse. Mais en breton, le fleuriste a une dimension très différente. C’est un jardinier qui a le pouvoir de vie et de mort sur une plante. Il plante une graine, la voit grandir et a le droit de la cueillir. Il a un côté démiurge et sacré qui n’existe pas en français. Un vers sur trois pose des problèmes comme celui-là. Je ne remets pas en cause le français, c’est une langue superbe, mais j’appartiens à deux cultures avec deux visions du monde complètement différentes. Face au breton, le Français a tendance à désacraliser ou à folkloriser, ce qui est pire encore. J’aimerais bien chanter en français. Je trouve qu’il y a des gens qui manient cette langue de façon extraordinaire comme Alain Bashung ou Bertrand Cantat que j’ai invité sur Irvi. J’aimerais composer comme eux, malheureusement je n’ai pas leur inspiration ni leur talent.

Irvi est votre troisième album. Comment avez-vous évolué depuis le premier ?
Le premier est traditionnel, le deuxième expérimental et le troisième plus personnel, beaucoup moins breton dans le mode de composition, beaucoup plus osé, contrairement aux apparences. Je me suis surpris moi-même à sortir des règles de composition traditionnelle. J’ai écrit dans un mode plus proche de la littérature écrite bretonne contemporaine, de la poésie classique.

Et pour la musique, comment travaillez-vous ?
J’arrive en studio avec un sac de mélodies et des paroles qui fonctionnent a capella, que je chante dans ma tonalité. Je travaille avec Jean-Marc Illien qui écrit les harmonies, comme une sorte de trame. Puis je lui dis ce qui m’intéresse ou ne m’intéresse pas et nous posons peu à peu les instruments. En fait, le studio sert de laboratoire. La maison de disque accepte cette façon de travailler, heureusement ! Cela permet aussi aux musiciens de prendre part au projet, chacun peut apporter sa pierre.

Sur Irvi, vos musiciens ne sont pas tous bretons ni traditionnels…
Ce sont des gens que je connais et que j’estime beaucoup. J’aime les musiciens qui ne s’enferment pas dans un carcan musical, qui osent. Quand on maîtrise bien sa source, la gwerz, dans mon cas, on a envie d’ouvrir des portes. C’est pareil pour Valentin Clastrier. Avec sa vièle à roue, il peut jouer tout ce qu’il veut, aussi bien une bourrée auvergnate que des choses inattendues. De même pour David Pasquet, du groupe Ar Re Yaouank. C’est un sonneur de bombarde hors du commun. Il joue très bien le traditionnel, mais cherche aussi à détourner l’instrument ou à le faire entendre de manière inhabituelle. Il est capable de faire la section de cuivres avec sa bombarde et ça c’est extraordinaire. On peut en dire autant de Louis Sclavis, qui pousse sa clarinette et l’exploite au maximum de ses possibilités. Des gens comme ça me stimulent pour faire exploser les barrières.

Est-ce que la vague celte vous a porté ?
Je ne sais pas si on est toujours dessus, c’est un peu retombé, non ? Pour ma part, je n’ai eu ni plus ni moins de concerts et mes disques ne se sont pas mieux vendus. Le premier album a fait 35.000 exemplaires et le second 60.000, ce qui représente l’évolution normale d’un chanteur. Mais il est certain que le mot “celtique” a défolklorisé la musique bretonne. On a gagné nos propres bacs chez les disquaires ! Je pense que ça a permis au grand public qui ne connaissait que les biniouseries, de voir qu’il y a plusieurs musiques bretonnes, une sacré variété ! Pour moi c’est ça la musique bretonne, et il ne faut ni l’académiser ni l’enfermer dans une boîte.

Propos recueillis par Jérôme SAMUEL

Dernier album de Denez Prigent : Irvi (Barclay), 10 titres , 53’00”
Quelques concerts cet été : 15 juillet, Saint-Nolff ; 12 et 13 août, Fort Bertonne ; 18 août, Guingamp ; 26 août, Aix-les-Bains.