LA ROUTE DU ROCK A FETE SES DIX ANS

Pendant trois jours, environ 20 000 personnes ont assisté, à Fort-Saint-Père, près de Saint-Malo, aux prestations musicales de différents groupes dits "rock". Sur fond de polémique sur la nette tendance électronique, la Route du Rock a confirmé qu'il restait un lieu de résistance.

Le souffle en suspend

Pendant trois jours, environ 20 000 personnes ont assisté, à Fort-Saint-Père, près de Saint-Malo, aux prestations musicales de différents groupes dits "rock". Sur fond de polémique sur la nette tendance électronique, la Route du Rock a confirmé qu'il restait un lieu de résistance.

Depuis le mois de juin, c'est l'été et donc les festivals pullulent. L'un ne va plus sans l'autre. Et si le temps ne suit pas forcément, difficile de ne pas trouver une scène musicale à sa mesure. Les Vieilles Charrues ont tapé un grand coup. Devenu le premier festival de France avec 150 000 personnes sur un week-end, Carhaix, du haut de ses quelques années, donne le la. C'est ainsi que la Route du Rock arrivant bon dernier dans le planning des festivités tente de sortir son épingle du jeu. Une affiche provocante, que tout le monde s'arrache, donne déjà l'humeur du festival : pose lascive et sans visage d'une jeune femme.

Autour du week-end du 15 août, où chacun attend que la vierge Marie musicale fasse son apparition, Saint-Malo accueille les derniers forçats. A quelques kilomètres de la ville, tout est fait pour que l'accueil et la villégiature soient agréables. Car reliant Saint-Malo (et donc la plage) au lieu du Festival, arrêt au supermarché possible, boissons et restauration sur place… : quand vous êtes arrivé, il est possible de vivre en autarcie.
C'est ainsi que la programmation se voulait la plus large et la plus pointue possible pour garder dans les murs du fort les irréductibles. Chaque soir affichait sa star dans un genre différent. Vendredi, c'est Laurent Garnier qui s'y colle, samedi c'est Primal Scream et dimanche Placebo. Cependant dernier soubresaut, Primal Scream, qui pouvait être considéré comme un emblème possible de ce festival fait faux bond. A cause d'une mauvaise récupération suite à un mariage, le chanteur du groupe annule une affiche tant attendue. C'est alors Death in Vegas qui récupère la mise. Des sons électroniques avec une formation rok classique pour dynamiter le tout. La guitare électrique a encore sa place. Des ambiances à montées progressives, lascérées de guitare, sur fond de trompette et de saxophone, le rock progressif n'est pas loin. Si les voix font défaut (il y avait tant d'invités dans l'album, difficile de les réunir in vivo), le public apprécie ces explosions pétaradantes.
Si la programmation est très anglo-saxonne (The Baby Namboos, Bentley Rhytm Ace, Saint Etienne…), quelques Français tirent leur marron du feu. Bien que regroupés le même jour, Zend Avesta et Laurent Garnier annihilent d'un seul coup les diatribes communes sur la French Touch. D'ailleurs aurait-elle réellement existé qu'il n'y a plus actuellement de dignes représentants.

"It's really a battle for the sound of music"

Laurent Garnier n'a pas fini de surprendre. Sa prestation live était attendue. Comme le lendemain, il était à Astropolis, festival très pointu de musiques électroniques, comment allait-il se comporter à cette Route du Rock ? L'attraction du soir méritait attention. Deux danseuses ouvrent le spectacle. Une chorégraphie assez simple, des déplacements pas toujours visibles et puis Laurent fait son entrée. En show-man, il dirige le tout d'une main de fer (ou avec des lumières laser). Accompagné par un clavier en intermittence derrière d'autres machines, c'est son saxophoniste Christophe Nadaud qui capte tous les regards, lors d'une version assez free de "The Man with the red face". Cependant difficile de savoir où veut nous emmener l'artiste. De longues plages d'ambient à des morceaux plus dance floor en passant par des solos du saxophoniste, le balayage musical est considérable. C'est ainsi que le rock progressif n'est pas loin de remporter la palme.

Pierre qui roule, n'amasse pas…

Les show anglo-saxons sont plus cousus de fil blanc. Tout est et demeure impeccable quelle que soit la situation. Les Américains Flaming Lips, non sans humour, remporteront le prix du néo Who tout en restant très pop. Dot Allison, Saint Etienne et Day One restent de convenables fonds sonores. La surprise vient plus du groupe The Delgados qui retrouve les inflexions pop originelles. De même Badly Drawn Boy et Gonzales cassent la baraque par un je-m'en-foutisme assez incroyable. Gonzales (en photo) se plaindra ainsi sur scène du manque de l'esprit rock ("Where are the bitches and the cocaine ?"). Dans un show provocant et délirant à souhait, il ridiculisera et atomisera totalement les genres : rock, rap, soul, difficile de coller une étiquette.

Zend Avesta peut apparaître comme la synthèse possible du festival. Arnaud Rebotini, tête pensante du collectif, met bien les points sur les i avec l'utilisation qu'il fait des machines. Nul agent de texture ou possible agrémenteur de son, les siennes se marient avec intelligence aux quatuors à cordes et aux deux instruments à vent qu'il a convié à compléter un guitariste et un bassiste. Mona Soyac (en photo), en égérie années 80 (qui se rappelle encore de Kas Produkt), donne une image glacée à cet univers baroque. De plages instrumentales où on a le sentiment qu'un orchestre classique fait une jam avec des musiciens jazz à des chansons langoureuses mais dépressives, Zend Avesta passe en revue les genres et abat toutes les barrières possibles. S'il ne devait rester qu'un esprit rock, cela serait celui-là : modestie et affirmation d'une entité créatrice sans limite, si ce n'est celles de l'homme.

Emmanuel Dumesnil

Une compilation 2000 regroupe une sélection des artistes présents (donc des absents comme Primal Scream et Grandaddy).