Zêdess

Il y a longtemps qu’on l’attendait, celui-là ! Parce que, à part quelques météores comme Zao ou Oliver N’Goma, nous autres, pauvres francophones primaires, étions bien souvent privés de l’humour généralement reconnu à la chanson africaine. A moins, en effet, de manier couramment les subtilités de l’aoussa, du douala, ou du lingala, rares sont les occasions de rigoler un bon coup à l’écoute d’un CD "made in Africa". Or, voilà qui est fait !

La meilleure surprise de cette rentrée

Il y a longtemps qu’on l’attendait, celui-là ! Parce que, à part quelques météores comme Zao ou Oliver N’Goma, nous autres, pauvres francophones primaires, étions bien souvent privés de l’humour généralement reconnu à la chanson africaine. A moins, en effet, de manier couramment les subtilités de l’aoussa, du douala, ou du lingala, rares sont les occasions de rigoler un bon coup à l’écoute d’un CD "made in Africa". Or, voilà qui est fait !

Le bonhomme s’appelle Zongo Seydou, plus connu sous ses initiales, Zêdess. Il est Burkinabé, ce qui n’étonnera personne, "le pays des hommes intègres" étant aussi celui de la finesse et de l’humour : Ougadougou est à l’Afrique de l’ouest ce que Kinshasa est à l’Afrique centrale : un pétillement permanent, à la fois nourri et annihilé par les multiples galères d’une situation économique et politique, disons, instable…

Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. La quasi-totalité de Accroche-Toi, deuxième album de Zêdess, apparaît comme une chronique pamphlétaire sur la vie au pays, vue sous l’angle de la politique. Dans Le Hic, chanson qui ouvre l’album, Seydou nous annonce d’emblée qu’il souhaiterait bien militer, ce dont on ne doute pas. Mais qu’il ne sait où s’inscrire : "On a tellement bien compris la démocratie en Afrique, chacun se lève et crée son parti, juste pour pouvoir se faire du fric ; il y a même des clubs d’amis qu’on appelle partis politiques." Alors, qui rejoindre ? le PNPF (Parti National pour le Progrès de ma Famille) ? Le PNET (Parti National pour l’Epuration Ethnique) ? L’AERC (Association pour l’Expatriation des Richesses Nationales) ? Non, tout compte fait, nous allons créer le FRS (Front du Refus du Système). Et, au-delà de la boutade, on sent bien l’avertissement. Rigolons, jusqu’au jour où on ne rigolera plus.

Zongo Seydou, adepte du reggae, fait souvent penser à Alpha Blondy, le second degré en plus. Et, curieusement, il a aussi des accents de Franky Vincent mâtiné de Francis Bebey ! Les chœurs féminins acidulés pouvant chanter, sans en avoir l’air, des énormités du genre "Quand l’état s’emmerde, chacun se démerde." n’y sont pas pour rien.

C’est tout le talent de Zêdess de mélanger les genres, brouiller les cartes, entretenant une sorte d’ambiguïté qui nous met parfois au bord du malaise : on rit, mais jaune. Derrière la vanne il y a la colère. Démissionne, morceau à la force vive, est aussi un ultimatum :"En Afrique, les hommes politiques sont comme des chauve-souris : plus ils sont mouillés, plus ils s’accrochent." On mesurera quand même, au passage, le chemin parcouru dans certains pays du continent, sur le plan des libertés. Il y a quelques années encore, de tels brûlots auraient valu à son auteur un malencontreux accident de voiture, voire un suicide par une demi-douzaine de balles.

L’art polémique de Zongo ne se limite pas à l’Afrique. Il taille aussi quelques croupières à la France éternelle : "Monsieur Paul Lecoq est un vrai-faux coopérant. Comme beaucoup, il a choisi l’Afrique ; pour le néo-colon c’est plus intéressant, car chez les indigènes il peut amasser du fric… " (Vrai-faux Coopérant). Le portrait est cruel, mais qui d’entre nous ne connaît pas au moins un exemplaire de ce type de toubab : "De temps en temps il s’envoie en l’air avec une jeune négresse livrée à domicile, pendant que Madame est en vacances, dans les airs… "

Et pourtant, la tendresse ruisselle aussi de cet album, y compris pour cette France métissée (La France comme une Mobylette) qui marche au mélange foot-musique !

Que l’art de Zêdess ne soit pas encore totalement abouti est une évidence : quelques facilités, une faiblesse d’interprétation (il est plus auteur-compositeur que chanteur) n’empêcheront pourtant pas ce CD d’être la meilleure surprise de cette rentrée.

Jean-Jacques Dufayet

Accroche-toi (Lusafrica/BMG)