Les Têtes raides entre Pias et les Clash

Deux ans après le très réussi Chamboultou et la création de l’inclassable spectacle Non, quelques mois après que la compilation Ginette a célébré leurs dix ans de carrière discographique, les Têtes Raides sortent un nouveau disque au sourire enthousiasmant. Inventeurs d’un rock-chanson peuplé d’accordéon et de cuivres désolés, ils confirment leurs dons et leur inspiration, et élargissent encore leur propos : des gamins mêlent leurs voix aux leurs et ils invitent Noir Désir pour un Iditenté très engagé.

La gravité et le sourire d’enfant

Deux ans après le très réussi Chamboultou et la création de l’inclassable spectacle Non, quelques mois après que la compilation Ginette a célébré leurs dix ans de carrière discographique, les Têtes Raides sortent un nouveau disque au sourire enthousiasmant. Inventeurs d’un rock-chanson peuplé d’accordéon et de cuivres désolés, ils confirment leurs dons et leur inspiration, et élargissent encore leur propos : des gamins mêlent leurs voix aux leurs et ils invitent Noir Désir pour un Iditenté très engagé.

Dans la première chanson du nouveau disque des Têtes Raides, Christian Olivier chante : "A partir de maintenant, je chante". Tautologie habituelle du chanteur sur son art, fantaisie de la bonne humeur du parolier ? Un peu tout cela sans doute, mais aussi quelque chose qui ressemble à un rapport d’étape, à la satisfaction d’une œuvre en pleine maturité : onze ans après leur premier album (Not Dead but bien Raides, un 33-tours 25 cm), les Têtes Raides peuvent sereinement contempler le chemin accompli - et chanter.

Car, avec ce sixième CD studio, le groupe confirme une position singulière et enviable : un public dévôt, toujours élargi (sorti la semaine dernière, Gratte poil s’est classé directement en 24e position des ventes d’albums en France selon le classement Ifop), et une impeccable trajectoire artistique. Depuis Mange tes morts, il y a dix ans, avec ses guitares électriques croisées d’accordéon et un positionnement révolutionnaire pour l’époque - entre Piaf et les Clash -, le groupe a pas à pas construit une œuvre et une réputation d’intégrité sereine et jalouse. Des chansons à textes que l’on apprend à chanter en chœur (Ginette, Gino, Rue Saint-Vincent, Parazite, Bas Quartier...), d’interminables tournées ferventes, le refus résolu de rester en place. Un simple indice, l’inégalable liste des salles parisiennes où les Têtes Raides ont joué ces dernières années : l’Olympia, l’Européen, le Bataclan, le Lavoir Moderne Parisien, le Sentier des Halles, le Trianon, le Casino de Paris, le Trévise, l’Entrepôt, le théâtre Dunois, des lieux à chaque fois habités d’une manière réinventée.

Et, toujours, l’amour des mots, de ces mots dont ils froissent la réalité quotidienne, dont ils heurtent nos habitudes, jetant une poésie neuve et enracinée (on pense aux fantaisies de Desnos, aux brusqueries de Brel, aux grands gestes de Delteil) dans une époque de marchands, de géomètres et d’énervés. Ainsi, l’album Gratte poil est scandé par une très courte chanson répétée quatre fois, Bibliothèque : "Une bibliothèque/C’est lourd à porter/Sur le dos j’entends/Car dans la tête/Les artifices fleurissent/Poussent à l’allure/Du chiendent/C’est comme ça/Qu’on glisse/Sur une effluve de printemps". Petite plaisanterie textuelle, jolie variation sur l’imagination et le savoir, comptine ambiguë que les adultes peuvent partager avec les enfants.

Des enfants, il y en a beaucoup qui posent leurs voix hautes et si vivantes dans ce disque : après des années de noirceur têtue et de rouilles obstinée, les Têtes Raides laissent entrer dans leurs chansons de désarmantes fraîcheurs et innocences ("les voix sont innocentes mais ce qu’ils chantent ne l’est pas", corrige Christian Olivier), avec ces refrains ludiques, ces grands rires et ces gosses ravis de chanter. C’est ce sourire tout neuf que l’on retrouve sur la pochette du disque, due comme d’habitude aux Chats Pelés, le groupe de graphistes dont fait partie Christian Olivier, et qui sort ces jours-ci un livre pour enfants, Au boulot (aux éditions du Seuil).

Même si Christian Olivier disait récemment à la presse : "Nous avons clairement la volonté de tourner d’une manière plus légère les choses, même quand elles sont dures", la gravité ne s’est pas échappée de leurs valses déréglées et de leurs chansons abruptes. Et même, pour la première fois, le groupe partage une chanson : rock pète-sec, vigoureux et lyrique, L’Iditenté ouvre le chapitre des immigrés sans papiers en France, avec les voix croisées de Christian Olivier des Têtes Raides et de Bertrand Cantat de Noir Désir qui clament "Y’a pas d’pays pour les vauriens/Les poètes et les baladins/Y’a pas d’pays/Si tu le veux/Prends le mien".
Quelques autres amis sont présents : Yann Tiersen qui joue du violon sur Le Cabaret des nues, le maître accordéoniste José Rossi qui a donné une mélodie, le poète Norge dans un recueil duquel le groupe a trouvé le magnifique Ennemis... Entre goût de la fraternité, regard acéré sur le monde et plaisir du partage, Gratte Poil se révèle être la plus belle série de sourires et de réflexions d’un groupe qui compte parmi les plus utiles à la chanson en France.

Les Têtes raides Gratte poil Tôt ou Tard-WEA