Sheller joue l'essentiel

Quarante-cinq chansons, quatre heures de concert, toute une œuvre sur scène. Toute une vie en deux sets. C'est ce que William Sheller a eu envie d'offrir au public pour une soirée unique le samedi 11 novembre, sur la scène parisienne du Théâtre des Champs-Elysées. Véritable voyage au cœur de 25 années de musique, le spectacle, lyrique et émouvant, fut ponctué d'une belle surprise.

Une carrière en un concert

Quarante-cinq chansons, quatre heures de concert, toute une œuvre sur scène. Toute une vie en deux sets. C'est ce que William Sheller a eu envie d'offrir au public pour une soirée unique le samedi 11 novembre, sur la scène parisienne du Théâtre des Champs-Elysées. Véritable voyage au cœur de 25 années de musique, le spectacle, lyrique et émouvant, fut ponctué d'une belle surprise.

William se souvient

Devant le Théâtre des Champs-Elysées, entre l'Etoile et la Seine, stationne un grand camion noir, le Voyageur II, studio ambulant, la perle du genre. C'est là qu'Yves Jaget, déjà réalisateur de l'album les Machines absurdes dans le Voyageur I l'an passé, va immortaliser le concert du jour. Dans quelques semaines, un album live retracera cette soirée spéciale née du désir de William Sheller de réunir en un seul spectacle l'essence de son répertoire, choix de titres où l'objectivité (quelques tubes incontournables) croise sans doute une totale subjectivité (les souvenirs, les émotions, les préférences personnelles de l'artiste). Folle idée, pourtant légitime de la part d'un chanteur si heureux sur scène.

Justement, cette année, William Sheller est un homme comblé. Il tourne depuis janvier avec un orchestre de 21 musiciens, tous belges, tous issus d'horizons divers, jazz, classique, rock, et dont la plupart avaient déjà tourné avec lui en 94. Ce mariage n'est pas un hasard de la part d'un musicien qui aime à bousculer les règles d'une musique stratifiée en imbriquant les styles les uns dans les autres pour n'en créer qu'un, le sien. Et d'autre part, en supprimant la hiérarchie qui voudrait que sur scène, l'orchestre soit sagement agencé derrière le maître. Point de tout cela avec Sheller. La disposition de l'orchestre est savamment désordonnée, son propre piano n'étant qu'un instrument parmi les autres.

C'est ainsi qu'en octobre dernier, à Spa en Belgique, ils ont ensemble répété une vingtaine de titres qui s'additionnent à ceux du concert présenté en tournée. Plongée dans d'anciennes partitions, résurrections d'histoires, de personnages, presque un travail de mémoire pour un homme qui se raconte tant dans ses chansons. Enfin, ces quelques jours de travail intense ont été enrichis des concerts qui ont précédé le jour J – jusqu'à la veille, déjà au Théâtre des Champs-Elysées - où grâce à une track-list différente chaque soir, tout le monde, y-compris la technique, a pu peaufiner la quarantaine de titres prévus.

Dans l'après-midi, quelques heures avant le concert, un petit garçon blond court dans les allées du théâtre, au milieu des magnifiques fauteuils de velours rose foncé. Serait-ce William Sheller lorsque enfant, il accompagnait fréquemment ses grands-parents maternels, tous deux employés dans ces murs ? "J'ai vu énormément de choses dans ce théâtre. Mon désir était un jour d'y chanter", ne se lasse pas de raconter le musicien. Vers 18h30, il s'isole dans sa loge quelques instants pour adoucir son trac avant d'entamer ce que certains dans l'équipe surnomment "le marathon". Mais outre le nombre de chansons, la particularité tient plutôt ce soir à une charge émotionnelle plus intense.

William chante

Il est près de 19 heures, horaire inhabituel pour l'occasion. Dans les coulisses, les musiciens s'accordent, s'échauffent, là un cor, ici un violon ou un sax. La salle est comble, jusque dans les hauteurs les plus reculées. C'est parti. Le chanteur s'avance seul dans un premier temps, tel un éclaireur. En quelques mots, il raconte son attachement à cette salle et invite l'orchestre à le rejoindre. Symphoman et sa longue intro situent le sujet, la communion d'un homme et de la musique. Puis s'enchaînent les morceaux, les tubes (Oh j'cours tout seul, les Filles de l'aurore, le Nouveau monde) et ceux qu'on redécouvre (Genève, Une chanson qui te ressemblerait, la Navale). William Sheller présente chaque titre, d'un mot ou d'une petite histoire. Un vieux parfum (Cuir de Russie), un enfant qui appelle (Maman est folle), un cauchemar, les souvenirs et les humeurs sont de loin, la matière première, très intime, de son inspiration. Et l'amour aussi, bien sûr, douloureux, ombrageux, quand dans ses chansons, il le clame si souvent à une personne qu'il tutoie ou qu'il vouvoie, selon.

Dans cet inventaire, on croise des morceaux génialement réorchestrés tel le Carnet à spirale, qui réunit les six vents de l'orchestre (cor, basson, flûte, sax, clarinette et trompette) ou les Miroirs dans la boue seulement accompagné de la contrebasse d'André Klenes et du cor de Geoffrey Guérin. La précision du travail sonore met en valeur les morceaux au piano solo (la Chanson de Mara, Centre ville, Un endroit pour vivre) ou les montées en puissance de pièces où Sheller fait se télescoper Beethoven et Led Zeppelin, comme dans les Enfants sauvages ou encore Excalibur, grandiose instant qui, cet été, fut un moment inoubliable de son passage au festival de Nyon. Emmené par un jeune chef, Nicolas Stevens en jeans et veste de strass doré, l'orchestre se déchaîne pour le plaisir de l'ouïe. Enfin, à deux reprises, le chanteur laisse le plateau à quatre des musiciens pour une pièce écrite à Vienne (Foen) ou une partition sans paroles (Script), tel un compositeur de musiques de films qu'il est parfois.

Tous les genres, toutes les écoles, toutes les époques, William Sheller subjugue par cette incroyable capacité à intégrer toutes les musiques : la country (un Archet sur les veines), la musique de cirque (Relâche), bien sûr la musique dite classique, omniprésente dans son travail, et le rock sous diverses formes, pour lequel il abandonna dans les années soixante une prometteuse carrière de pianiste et de compositeur. Quelques années plus tard, c'est Barbara qui convainc le jeune musicien de chanter. Ce soir, elle est là, forcément, grâce au titre les Orgueilleuses, hommage d'un ami.

Dans le plafond du théâtre, on peut observer les reflets de la scène sous un angle aérien, presque irréel. Les lumières, autant de savants tableaux de couleurs, illuminent chaque titre mais aussi la salle, les balcons et sans doute nos visages.

William danse

Les quatre heures de concert sont, vers 21h, entrecoupées d'une pause de près d'une heure pendant laquelle public et musiciens se remplissent l'estomac. Puis deux nouvelles heures, qui n'en semblent qu'une, se closent sur une surprise (et même deux). A concert exceptionnel, présence exceptionnelle. Ce soir, William Sheller présente au public son père, Jack Hand. Ce monsieur à la barbe blanche, Américain longtemps résident français, est un contrebassiste "amateur", tient-il à préciser modestement, mais dont la route a pourtant croisé Kenny Clarke ou Gillespie, et qui dans le Paris de l'après-guerre a créé un des premiers clubs de jazz rue Pigalle. Sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, déjà habité de souvenirs familiaux, c'est un duo père-fils que le public applaudit à tout rompre sur l'Homme heureux (accompagné par Laurent Blondiau à la trompette).

"On n'avait jamais joué ensemble. Même pas à la maison. C'est incroyable", confesse Jack Hand. "Mon père n'a accepté de jouer avec moi que si en échange, je jouais un air de son choix" raconte William Sheller, qui en dépit de sa curiosité musicale a toujours boudé le jazz. Ce soir, la musique réunit la famille puisque c'est au tour de Ziggy, fils de William, de rejoindre ses aînés pour Blue Monk de Thelonious Monk. Instant d'émoi, sur scène comme dans la salle.

Le concert touche à sa fin, il est environ 23h30. Le public se lève maintenant sur chaque titre, acclame Rock'n dollars, pièce de collection sortie des malles à souvenirs, premier tube de Sheller et plus vieux titre de la soirée (1975). Puis, sur Quand j'étais à vos genoux, le chanteur danse, tel un Pinocchio ivre. Ivre de joie. Encore un titre, deux titres, de longs rappels. Il est minuit. Le rideau tombe sur un artiste heureux, une équipe satisfaite et fatiguée et sur une salle qui tarde à se vider.

Catherine Pouplain

William Sheller est en tournée jusqu'au 2 décembre et retrouve le Théâtre des Champs–Elysées le 21 novembre.
Album : les Machines Absurdes (Mercury/Universal)