EVASION EN CHANSONS

Marseille, le 22 novembre 2000 - Méfi ! en parler marseillais, cela signifie : attention !… méfiance… tout un tas de mises en garde, de réticences, d’a priori que les détenus en général, et ceux de la prison des Baumettes à Marseille en particulier, doivent affronter régulièrement. Et surtout lorsqu’ils sortent de la prison justement… Ce qu’ils ont, malgré tout, tenté de faire, par l’intermédiaire de LEUR disque intitulé Sortir de l’ombre.

Le premier CD de la prison des Baumettes sort des murs

Marseille, le 22 novembre 2000 - Méfi ! en parler marseillais, cela signifie : attention !… méfiance… tout un tas de mises en garde, de réticences, d’a priori que les détenus en général, et ceux de la prison des Baumettes à Marseille en particulier, doivent affronter régulièrement. Et surtout lorsqu’ils sortent de la prison justement… Ce qu’ils ont, malgré tout, tenté de faire, par l’intermédiaire de LEUR disque intitulé Sortir de l’ombre.

"C’est une maison grise,
Adossée à la colline.
On y va en fourgon.
Ceux qui vivent là ont pété les plombs…
"

Ainsi s’amusent les Massilia Sound System lorsqu’ils évoquent la prison, notamment sur l’album conçu par les détenus. C’est en effet avec ce pastiche de Le Forestier que le groupe marseillais introduit sa chanson-cadeau aux détenus des Baumettes. Une chanson en provençal (traduite, elle s’intitule Le chant de la serrure) et clandestine (à chercher au-delà des 14 titres officiellement répertoriés sur l’album) pour prolonger la relation que les Massilia entretiennent avec ces prisonniers depuis qu’ils ont joué devant eux il y a quelques mois.

Car c’est une chose qu’on sait peu, mais certains artistes n’hésitent pas à se produire derrière les barreaux. Hors toute médiatisation, les Massilia donc, mais aussi Akhenaton du groupe IAM, les Corses d’I Muvrini, l’humoriste Kamel ont offert leur spectacle dans la salle des fêtes presque "insonorisable" du centre pénitentiaire de Marseille. Ensuite, ils ont accepté de devenir parrains du disque. Comme dit Gari des Massilia : «C’est d’abord pour des raisons humaines qu’on a poursuivi le projet. Les gars étaient cool. On a accepté d’écouter les répétitions, de donner quelques conseils et puis on leur a écrit Le Chant de la Serrure." Même si le reste de l’album s’éloigne radicalement de la patte musicale des Massilia… "Le style, l’esthétique, là, c’était pas le problème", s’emporte Gari. "Il y avait un truc à faire qui dépasse largement les histoires de goûts musicaux."

Et c’est vrai qu’on s’attache à ce disque, moins pour ses qualités musicales que pour son ambition d’aider les hommes de la prison à «sortir de l’ombre». Esthétiquement on croit reconnaître les compositions d’un Barbelivien ou d’un Obispo. On imagine bien un Julien Clerc ou une Véronique Sanson interprétant au piano l’Hymne à la noix. Il faut dire que, derrière tous ces titres, se cache (à peine) un seul et même compositeur-interprète. Il s’appelle Jean-Jacques. Il est détenu à la prison des Baumettes pour encore longtemps et après avoir joué pour Michel Berger (à qui il dédie Sur les Docks) et composé pour le chorégraphe Roland Petit. Berger avait demandé à rencontrer Jean-Jacques après que celui-ci lui avait envoyé une cassette de quelques créations. Une aventure personnelle inoubliable pour le détenu et une influence musicale certaine sur ses compositions d’aujourd’hui. "Au départ", raconte Jean-Jacques, "on voulait que tous ceux qui en avaient envie, composent également. Mais, au bout d’un moment, on a senti comme une urgence à réaliser quelque chose, à concrétiser le projet et j’ai dit «les gars, je vais vous les écrire, les titres de l’album, sinon on fera rien». Et aller au bout, montrer qu’on pouvait le faire, c’était vraiment ça l’essentiel."

Résultat : le disque est sorti le 2 octobre, diffusé par les magasins Virgin et la FNAC qui ont accepté de le prendre en dépôt-vente (renonçant ainsi à tout bénéfice) et disponible par correspondance*. A ce jour, plus de trois cents exemplaires ont déjà été vendu. «C’est génial !" s’exclame Jean-Marc Nègre. "Ça veut dire que des gens écoutent notre musique et donc qu’elle sort vraiment des murs". Jean-Marc, lorsqu’il n’est pas guitariste-choriste sur le CD des Baumettes, est éducateur à la prison, chargé de la réinsertion des détenus. (A signaler au passage que, sur ce CD, on entend chanter également Jeannine, assistante sociale, et Roger, surveillant). Et quand on lui demande s’il ne s’est pas contenté de se faire plaisir en jouant avec les détenus, il s’écrie : «Oui, je me suis fait plaisir, comme eux ! Mais je reste dans ma mission éducative lorsque je les aide à conduire ce projet jusqu’au bout. Quand un gars arrivait en retard à la répèt’, je lui disais que c’était impossible qu’il recommence, qu, le jour où il aurait un patron en sortant d’ici, faudrait pas qu’il arrive en retard."

Assiduité, respect de l’autre et du matériel, qualité et finalisation du produit, tels furent les mots d’ordre de cette expérience. Une expérience qui s’est épanouie dans le cadre de l’atelier musique et l’atelier peinture (des détenus ont illustré le livret du disque) de l’association socio-culturelle et sportive du centre pénitentiaire. Ce type d’association créé en 1974 pour «occuper» les détenus, sert depuis 1986 à favoriser la réinsertion à l’extérieur des murs, à travers des activités artistiques ou sportives. D’ailleurs, si vous demandez à Jean-Jacques (le compositeur) ce que cette expérience lui a apporté, il vous répondra : «Cela m’a permis de pratiquer mon instrument (le piano) tous les jours, de faire aboutir un challenge personnel et professionnel (celui d’enregistrer un disque avec des amateurs) et de me rendre compte que, lorsque j’apporte quelque chose aux autres, je m’apporte quelque chose à moi aussi.»

Une sensation que le chanteur du groupe IAM avait prévue, en un sens, lorsqu’il adresse aux détenus, sur la seconde plage clandestine de Sortir de l’ombre, quelques mots d’encouragement et de félicitation "surtout", précise-t-il, "parce que les barrières qu’on se fixe sont souvent plus élevées que les barrières qu’on nous impose."

De notre correspondante à Marseille, Karine Bonjour

*Pour se procurer Sortir de l'ombre, contacter l'Association socio-culturelle et sportive du Centre Pénitentiaire des Baumettes
213 Chemin de Morgiou
13009 Marseille, France
Tél : 00 33 4 91 40 82 72