Anne Sylvestre, une dame si heureuse

Pour accompagner la sortie du très bel album Partage des eaux, Anne Sylvestre s’installe pour plusieurs semaines à l’Auditorium Saint-Germain-des-Prés. Chansons nouvelles et anciennes, d’une grâce, d’un humour et d’une tendresse uniques : un enchantement.

L’enchantement des mots

Pour accompagner la sortie du très bel album Partage des eaux, Anne Sylvestre s’installe pour plusieurs semaines à l’Auditorium Saint-Germain-des-Prés. Chansons nouvelles et anciennes, d’une grâce, d’un humour et d’une tendresse uniques : un enchantement.

Au tout début de sa carrière, lorsqu’elle avait vingt ans à peine, des cheveux longs et une guitare, Anne Sylvestre chantait : « La terre colle à mes sabotsNe saurais m’en défaireLe ciel me pèse sur le dos J’ai pleuré les rivièresJ’ai sangloté tant de ruisseauxMes doigts sont rivés à mon seauPorteuse d’eauPour ma vie toute entière »Mercredi soir, elle chantait à la fin de son nouveau spectacle cette Porteuse d’eau de 1959, qui faisait écho à la toute neuve chanson qui ouvre son concert : « Plus on approche de l’estuairePlus on se souvient du ruisseauQui à peine sorti de terreIgnore tout des grandes eauxQu’on ait cheminé sans histoireOu coulé comme un sauvageonTous on voudrait comme la LoireRevoir son Mont Gerbier de Jonc »C’est encore l’eau - une eau vie et symbole, consolation et origine - qui est au cœur de son nouveau disque et de son nouveau spectacle. Car Anne Sylvestre a conservé certaines des plus belles habitudes de la chanson française classique, comme de chanter entièrement son nouvel album à chaque nouveau spectacle, ou d’enregistrer ses disques en chantant en même temps que jouent les musiciens, une discipline que ne pratiquent plus que Juliette Gréco ou - parfois - Charles Aznavour. Et puisque plusieurs des chansons de ce disque sont arrosées de la même inspiration (Pour aller retrouver ma source, Partage des eaux, Le Lac Saint-Sébastien), elle a donné à tout son nouveau spectacle la même couleur bleue, la même lumière habitée par l’élément liquide.

Et c’est évidemment un enchantement. L’enchantement bien sûr de voir cette dame si heureuse et si libre sur scène après plus de quarante ans de carrière, dans la petite danse très « second degré » qui accompagne le délirant La Chèvre et le Chou, ou dans le maugréement d’Allez j’vais y aller (qui est la meilleure chanson de fin de concert depuis le Yé yé yé de Moustaki dans les années 70)... Mais surtout, encore et toujours, l’enchantement des mots, de cette saveur unique faite de précision, d’intelligence, de pertinence, de férocité, de compassion, de finesse, de savoir. Poète à l’ancienne et cinglante caricaturiste moderne, amoureuse de la langue classique et critique violente des conservatismes, ironique devant les travers de l’époque et réjouie par chaque liberté neuve, Anne Sylvestre est sans doute la plus pertinente des portraitistes de notre temps en France, qu’elle invente des minauderies très XVIIIe siècle (Cul et chemise) ou ravage la femme d’après Beauvoir (Les hormones Simone), raconte les femmes immigrées en France (Les Femmes de mon quartier) ou l’hypocrisie de la dame patronesse (Ça ne se voit pas du tout)... Et, à ces nouveautés, elle ajoute quelques-unes de ses belles gloires passées - en presque quatre cents chansons, il y en a ! : Flou (1984), Si la pluie te mouille (1961), Elle f’sait la gueule et Les Grandes Balades (1998), Les Impedimenta (1994), etc... Beaux rires et tendres émotions d’une femme qui a longtemps été la seule - ou presque - à raconter l’amour, le quotidien ou l’espoir au féminin. Traitée de féministe au temps où c’était une injure sous la plume de beaucoup de journalistes, elle a conservé un regard acéré et généreux, une compréhension du monde volontiers virulente mais éperdue de tendresse.

T

rès bellement accompagnée par le pianiste Philippe Davenet dans des arrangements du grand François Rauber, elle donne un superbe concert, qui ne fait pas complètement oublier son autre carrière : elle vient de sortir le quinzième volume de ses Fabulettes, ses célébrissimes chansons pour enfants qu’elle a juré de ne jamais, jamais chanter sur scène, laissant depuis quelques années ce soin à Jacques Haurogné.Avec cette vocation au partage, Anne Sylvestre est une artiste singulière qui aime à offrir sa scène à de jeunes artistes qu’elle aime, avec deux premières parties chaque soir : Emma la Clown, extraordinaire hybride de Gelsomina et de Bécassine, puis des chanteuses qui se succèdent pendant les quatre semaines de son spectacle - Marie-Claire Séguin et Claudine Lebègue ont ouvert le bal et suivront Arianne Dubillard du 27 novembre au 2 décembre puis Agnès Bihl du 4 au 9 décembre.

En concert à l' Auditorium Saint-Germain-des-Prés, jusqu’au 9 décembre.Derniers albums : Partage des eaux (EPM dist. Universal) et Les Fabulettes, chansons pour tous les jours (EPM dist. Universal).