Noir Désir

En février 1987, quand on a entendu pour la première fois "Je me sens si bien hier matin/ Que je voudrais être à demain", on a tout de suite su qu'on était en face d'un groupe fait pour durer. Aujourd'hui, cinq albums après, Noir Désir, avec En route pour la joie, est enfin prêt à affronter l'épreuve du "best of". Mais un "best of" à l'image du groupe : intelligent, déstabilisant, sans concessions... sans oublier l'album solo de Serge Teyssot-Gay.

En route pour l'urgence

En février 1987, quand on a entendu pour la première fois "Je me sens si bien hier matin/ Que je voudrais être à demain", on a tout de suite su qu'on était en face d'un groupe fait pour durer. Aujourd'hui, cinq albums après, Noir Désir, avec En route pour la joie, est enfin prêt à affronter l'épreuve du "best of". Mais un "best of" à l'image du groupe : intelligent, déstabilisant, sans concessions... sans oublier l'album solo de Serge Teyssot-Gay.

Actualité chargée pour Noir Désir : tout en travaillant à leur sixième album studio (commencé au Maroc en décembre 1999 pour une sortie prévue au printemps 2001), les Quatre de Bordeaux ont mis la dernière touche à la réalisation d'un triple album historique, En route pour la joie (encyclopédie plus que compilation), qui sort, fort opportunément, pour les fêtes de fin d'année.

Cette intense activité n'a pas empêché nos stakhanovistes du rock de mettre la main, collectivement ou individuellement, à bien d'autres chantiers en cette année 2000. Dans l'ordre de la notoriété, Noir Désir a participé à Gratte-Poil, le dernier album des Têtes Raides, sorti le 24 octobre dernier. Le charisme et les guitares énervées du groupe bordelais ont propulsé aux premières places un beau morceau des Têtes Raides, L'Iditenté ("Que Paris est beau/ Quand chantent les oiseaux/ Que Paris est laid/ Quand il se croit français"), qui n'en espérait pas tant...

De son côté, Serge Teyssot-Gay a tenté une seconde aventure en solitaire, après son Silence radio de 1996. Ce nouvel essai intitulé On croit qu'on en est sorti, force l'admiration par sa rigueur quasi monacale (voir chronique ci-dessous). Juste avant, on avait vu nos noirs désirants donner un coup de main à Bashung (dans un Climax dont le concept d'anti-compil n'est pas sans rappeler le présent En route pour la joie) et lui permettre de transformer l'austère Volontaire (Gainsbourg-Bashung-82, époque Play Blessures) en quasi-tube : tout ce que touche Noir Désir se transforme en or...

Sera-ce une fois de plus le cas avec la double compil Tibet libre, qui sortira fin janvier 2001 après moult aventures ? C'est que Bertrand Cantat, en duo cette fois avec le saxophoniste de Noir Désir, Akosh Szlevenyi, y a apporté sa voix à la cause des Tibétains, aux côtés de Blankass, Burning Heads, Matmatah, Mass Hysteria, Prysm ou Tryo... Fin des à-côtés.

Le morceau du jour, un plat de roi, comporte cinquante plages, réparties en trois CD... L'ampleur du projet En route pour la joie empêche a priori, comme ce fut le cas avec le Climax de Bashung, l'infamant classement en catégorie compil... D'autant que les Noir Désir se sont, eux aussi, ingéniés à bourrer ce triple album de morceaux inédits sur les albums-studio : des morceaux parus sur des CD 2, 3, ou 4 titres (le 4 titres L'homme pressé, sorti après 666.667 Club en 97, est fort sollicité), mais aussi des titres réalisés en collaboration avec d'autres artistes (Bashung, Yann Tiersen, hommage à Brel...) - ou encore des remixes (l'album One trip one noise, trois fois mis à contribution ici). A notre connaissance, il ne manque que L'iditenté, avec Les Têtes Raides, pour que le panorama soit complet.

Quel est-il, justement, ce panorama ? Parvient-il à nous rappeler qu'en février 1987 sortait chez Barclay, produit par Theo Hakola, de Passion Fodder, un mini-album incandescent, Où veux-tu qu'je r'garde, œuvre parfaite d'un groupe encore inconnu ? Noir Désir atteignait là, d'emblée, une forme de nirvana : lyrisme et rage de la musique, jeu âpre sur les mots. Venu du Bordeaux lycéen de l'après-81, le groupe chantait la transe permanente, fouetté par le double charisme de Bertrand Cantat, chanteur, et de Serge Teyssot-Gay, guitariste...
Noir Désir avait déjà, depuis 1980, sous des noms aussi divers que Psychoz, 6.35, Station Désir et Noirs Désirs (au pluriel), fidélisé un nombreux public de lycéens en région bordelaise. Il faut dire que le mariage de Rimbaud et Mallarmé avec Led Zeppelin et les Doors semblait fait pour ce public-là - et quelques autres... Depuis, jamais Noir Désir ne nous a déçus.

C'est encore le cas avec ce triple album historique, aller-retour permanent à travers treize ans de rock, quelques singles introuvables et sept albums : cinq CD studio, un superbe "live", Dies irae, et le fameux recueil de remixes, One trip one noise, moins convaincant... En route pour la joie parvient parfaitement à son objectif : faire vivre le mythe Noir Désir, des origines à nos jours. Au beau milieu du CD 2, le premier coup de tonnerre de 1987, Toujours être ailleurs, percute A ton étoile, issu du terrible 666.667 Club de 1996, dernier album en date. Tandis que Septembre en attendant qui clôture en douceur le même 666.667 Club, retrouve, au cœur du CD 1, l'impérieux Pyromane du mini-album des débuts, en 1987...

Bien sûr, la curiosité portera l'oreille de l'auditeur non innocent vers les inédits : A ton étoile en Black Session de Bernard Lenoir avec Yann Tiersen, Back to you et Là-bas, que l'on ne trouve que sur le CD 4 titres L'homme pressé, Lazy remixé à partir d'une version démo de1996, Drunken sailors sur la scène de l'Elysée-Montmartre en 1989, Working class heroe de Lennon, issu d'un album de soutien aux sans-papiers, etc. Mais tous les "hits", Tostaky (1992), L'homme pressé (1996), Aux sombres héros de l'amer (1989) et En route pour la joie (1990), sont là aussi, et heureusement, pour nous rappeler que le succès fou tient aussi, parfois, à la libre union d'une voix exceptionnelle et d'une guitare distordue avec une vraie inspiration poétique. Et que ce n'est que justice...

Jean-Claude Demari

Noir Désir En route pour la joie, triple CD Barclay 2000
destination.noir-desir.com


AU CŒUR DE LA DOULEUR
Georges Hyvernaud et Serge Teyssot-Gay

A l'écoute des textes de Georges Hyvernaud, auteur maudit, né avec le siècle, on est en 1943, au cœur pétrifié d'un camp de prisonniers français. Mais, on est aussi hors du temps, au pays de la douleur, de la guerre sans fin. A l'écoute de la voix de Serge Teyssot-Gay, à l'écoute de ses synthétiseurs déchirés, de sa guitare plaintive, de ses tempos lourds, on se dit que la douleur de l'homme a trouvé ici sa BO idéale.

Les aventures de la littérature et du rock sont rares. On se souvient encore des mots du romancier Maurice G. Dantec, en 1997, et de l'écrin de fureur que leur offrait No One Is Innocent. Ici, avec Serge Teyssot-Gay et Georges Hyvernaud, la fureur électrique s'est muée en amertume hypnotique et les textes ont une simplicité photographique.

L'histoire est celle de Georges Hyvernaud, officier de quarante ans, prisonnier dans un camp allemand de Poméranie. Un homme qui voit à trois cents mètres de lui, les prisonniers russes enterrer leurs morts jour après jour (Le camp des Russes). Un homme qui attend son tour pour accéder enfin aux chiottes puantes (Les cabinets). Un homme qui pense aux autres hommes : "C'est avec des gens ordinaires que l'Histoire compose ses aventures" (Tout le monde est dans le coup).

Sur ce dernier titre ou encore sur Dix mille écrans, on ressent les limites de cette expérience quand on se surprend à rythmer, de la tête et du pied, ces mots terribles. Parce qu'ici, qu'on le veuille ou non, on n'est plus dans le divertissement.

Serge Teyssot-Gay On croit qu'on en est sorti, Barclay 2000