Trois nouveautés

Indochine, Axel Bauer et Superflu

INDOCHINE : EXERCICE DE GÉNÉALOGIE

Depuis L'Aventurier, on imagine mal Indochine sans ses synthétiseurs et ses boîtes à rythmes, sans ce staccato dru qui hérisse ses chansons de flashes livides. Après la longue tournée suivant l'album Danceteria, paru à l'été 1999, le groupe a donné quelques concerts strictement acoustiques, dont la matière se retrouve dans Indo intime, qui paraît le 9 janvier : quinze chansons accompagnées au piano, à la guitare acoustique, avec une vraie batterie et le minimum d'électricité. Evidemment, c'est dépaysant et ça prend des allures de jeu de la vérité. Avec un quatuor à cordes, Trois nuits par semaine n'évoque plus la sueur pailletée des boîtes de nuit mais des émotions rigoristes à la Sheller, un envol hivernal à la Nyman.

Toutes les chansons se déplacent ainsi, se découvrent des parentés inattendues : Nuit intime s'habille un peu comme une chanson de Christophe, Troisième sexe comme un titre de Véronique Sanson, Tes yeux noirs comme un des hymnes de Jean-Louis Aubert. On ne s'éloigne pas pour autant d'Indochine en élargissant les perspectives de cousinage, mais on parvient mieux à rattacher la musique du groupe à son contexte culturel général, au vaste flux des variétés françaises. Car l'œuvre des frères Sirkis, si on la laisse à la blancheur clinique des synthétiseurs, paraît toujours une création de laboratoire. Rendue aux instruments communs, elle se rapproche de ses racines françaises.

L'étrangeté mélodique et rythmique d'A l'Est de Java, par exemple, n'en est que plus éclatante, et renvoie à l'autre source d'Indochine : l'Angleterre de Joy Division, avec ses antiennes obstinées, ses regards tendus à la verticale, ses pas menus et abandonnés que l'on retrouve dans Salômbo ou Justine. Le plaisir de dénuder les chansons se double alors d'un bel exercice d'exploration généalogique.

Bertrand DICALE
Indochine Indo intime (Columbia)


AXEL BAUER : ACHILLE

Axel Bauer est un survivant. Un survivant de la galaxie "tube" d'où beaucoup ne sont jamais revenus. En 1983, ce jeune guitariste professionnel de 22 ans débarque sur le marché du disque avec son look à la Querelle de Brest et un titre, Cargo, qui, tel un Marcia baila, demeure un des refrains inoubliables de l'époque : 700.000 copies vendues. A l'époque, on ne voit en lui qu'un produit de consommation rapide, une bonne tête de gondole, vite remplacée. Effectivement, dès le second single Fantasmes, le succès se dégonfle. Déboussolé et largué par la profession, Axel est le premier Français signé par EMI International à Londres. Quatre ans plus tard seulement, sort les Nouveaux Seigneurs, tout premier album vaguement techno. Seuls 20.000 acheteurs en veulent.

Avec les années 90, Axel Bauer tourne le dos à d'éventuels regrets. Il change de label (Phonogram, aujourd'hui Mercury), prend sa plume et avec Jean-Louis Aubert, Catherine Ringer ou Boris Bergman, écrit en 90 un album nettement plus personnel, Sentinelle, dont émerge le puissant Eteins la lumière, énorme hit, mélodique et rock'n'roll à souhait, tel un hymne de renaissance. Mais Axel, toujours un peu dans le flou artistique, choisit l'isolement, auprès des Touaregs d'abord, puis à la campagne où naît Simple mortel en 98, mis au monde avec l'aide de l'ingénieur du son anglais Steven Forward. On évoque Jeff Buckley.

A la veille de ses 40 ans, Axel Bauer a sorti le 14 novembre Achille, un album qui confirme qu'il aurait été dommage de couler après Cargo. Avec Zazie (A ma place, Marché), Miossec (Une prière), sa compagne Ilhem Kadid (Personne n'est parfait, Qu'on m'oublie) et ses potes musiciens Juan Tamayo, Pierre Jaconelli et Christophe Voisin, complices de Zazie, il met au point onze titres mélodieux, où la force électrique épouse un discret travail électronique, créant un album parfaitement mature et inspiré, même si parfois on pense un peu trop fort à Daran. Mais c'est normal, ils sont potes et ont longtemps joué ensemble. Nul doute donc, Axel Bauer va bien, va de l'avant et son Achille est tonique…

Catherine Pouplain
Axel Bauer Achille (Mercury/Universal)


SUPERFLU : TCHIN TCHIN

Superflu, groupe lillois formé par un ingénieur du son, un prof de philo et trois anciens élèves de l'Ecole de Journalisme de Lille, a fait une entrée remarquée dans la cour des grands à l'automne 98. C'était le temps de son premier album, Et puis après on verra bien (V2/ Village Vert). A l'époque, Nicolas Falez, leader du groupe, avouait sans fausse honte : "On n'a pas galéré, il ne nous a pas fallu transiger pour que notre musique sorte." Et effectivement le folk-pop de Superflu, à mi-chemin, aux USA, de Smog et, en France, de Gamine, a alors remporté un joli succès d'estime.

Aujourd'hui, Superflu devient nécessaire. Son second album, Tchin Tchin, échappe aux classements qui ont peut-être nui au premier. Aucune faiblesse sur ce disque, aucun passage secondaire, pas même les reprises instrumentales du thème Tchin Tchin. Superbes violons. Discrètes guitares saturées. Intelligent accordéon. Piano bien tempéré... Bien sûr il se détache de cet album (et les radios ne s'y trompent pas) un refrain entêtant aux paroles décalées sur envolées de violons : "On pardonne et on boit/ Comme les amis d'autrefois /Tchin tchin/ Tchin tchin". A côté, le tableau dressé n'est pas des plus réjouissants : délitement du couple, mort qui rôde... Mais quelques sourires se glissent, retenus, qui coïncident, comme par hasard, avec les morceaux à fort potentiel : Tchin Tchin, donc, et aussi De nouveau, Independence Park, Carmélite ou Tout prendre...

Le plaisir que procure Superflu est d'abord celui des textes : soigneux, inventifs ("Je me désobscurcis"), parfois cliniques. C'est aussi celui des voix, proches de l'univers de Jean-Louis Murat, comme dans La Ferme, sublime histoire de mort à la campagne. Parentèle probable de Superflu : on retrouve dans ses créations un peu de cette indulgence pas dupe des "petits films" du type Versailles Rive Gauche. Nicolas Falez et sa bande, comme Bruno Podalydès (ou Arnaud Desplechin), sont les observateurs sans concessions des plus subtiles failles de leur génération.

Jean-Claude DEMARI
Superflu Tchin Tchin V2/ Village Vert