Bouga de Marseille

Le bonnet tricoté main sur la tête, le sweet siglé enrobant un ventre déjà enrobé, le pantalon large bouffant sur les baskets, Bouga, l'auteur du disque d'Or Belsunce Breakdown, extrait de la bande originale du film Comme un aimant d'Akhenaton et Kamel Saleh, nous emmène visiter son coin, son quartier, son bastion, son territoire… Retour sur un début de carrière fulgurant.

Le 'P'tit gars' de Belsunce

Le bonnet tricoté main sur la tête, le sweet siglé enrobant un ventre déjà enrobé, le pantalon large bouffant sur les baskets, Bouga, l'auteur du disque d'Or Belsunce Breakdown, extrait de la bande originale du film Comme un aimant d'Akhenaton et Kamel Saleh, nous emmène visiter son coin, son quartier, son bastion, son territoire… Retour sur un début de carrière fulgurant.

"Belsunce, fleuron des quartiers phocéens, coincé entre la gare et le Vieux-Port ", dit la chanson de Bouga. "Coupe-gorge, repère de la racaille, petit Alger", disent les mauvaises langues marseillaises. Entre les deux, s'étire le terrain de jeux (parfois dangereux) de toute une population issue en majorité de l'immigration africaine. Bouga est de cette famille-là, branche algérienne. "Mais Bouga, c'est pas que l'Algérie. Y'a de tout, autour de moi", précise le rappeur. Ici, à Belsunce, on vit effectivement ensemble depuis des générations. "Et quels que soient l'origine, la religion ou le business. On demande rien…On est tous des mecs de la rue". Cela sonne comme un slogan. C'en est un d'ailleurs.

Bouga ne se cache pas de parler vite et court, d'écrire comme on graffite un mur ou une banderole. Il explique : "Pour ce titre, Belsunce Breakdown, j'ai rassemblé toutes les petites phrases qui me venaient dans la journée en pensant à mon quartier et que j'écrivais sur des bouts de papier. Quand Akhenaton (le chanteur d'IAM) m'a demandé de faire un truc pour la bande originale de son film, Comme un Aimant, j'ai mis les petites phrases bout à bout et ça a fait le titre." Et il faut bien reconnaître que ce qui fait le titre, ce qui kidnappe l'oreille, c'est surtout la musique de Bruno Coulais et d'Akhenaton. Côté texte, on n'a pas encore à faire à un parolier. Plutôt à un "faiseur de bons mots", comme la majeure partie des Marseillais, d'ailleurs. Ici, la rime et le slogan, ça s'apprend tout petit, au stade Vélodrome. Pour chanter son soutien à l'OM, on est prêt à compter les pieds. Mais Bouga travaille : "Je voudrais arriver à raconter des histoires, écrire des textes avec un début et une fin.". Et son travail trouve récompense : il a justement écrit la fin de la bande originale du film La Vérité si je mens 2 qui sort ces jours-ci en France.

La visite de Belsunce avec Bouga commence - ironie du sort - rue Vincent Scotto, la gloire locale de l'opérette. Parallèle à la célèbre Canebière de Pagnol, la rue Vincent Scotto délimite les aires de jeux du quartier. "Tu vois, explique Bouga, entre Scotto et la rue du puits de la farine, c'est pour les petits. C'est là qu'ils apprennent le risque : esquiver les voitures, tout ça…Et puis, entre Scotto et la Canebière, c'est pour nous, les grands. C'est là que, avec le ballon, on vise les fenêtres ouvertes de voitures ou des bus. Si on marque, on est trop fort ! Après, y en a un qui va voir le type de la voiture pour récupérer le ballon, genre " excusez, M'sieur, pas fait exprès… ". C'est là aussi que, avant, on faisait des p'tites escroqueries. Attention, rien de grave, hein : on récupérait les barres des vieux frigo et on les revendait. Avec ça, on s'achetait la pizza, là, juste en face." Mieux qu'un territoire : un patrimoine doublé d'une organisation. "C'est pour ça qu'on a créé notre marque de vêtements ici, dans la rue du puits de la farine, et ça s'appelle " Mecs de la rue ", justement. Nous, on dit MDLR."

Bouga plastronne. Avec ses T-shirts et ses pulls brodés d'images de baskets ou de "Marseille" calligraphiée comme une marque de soda américain, Bouga est "en place", comme disent ses copains de Belsunce. " En place ", ça veut dire "installé". Et le disque d'Or, alors ? Ça rapporte ? "Pour l'instant rien du tout, à part une petite avance que j'avais demandée au départ du truc. Mais y'a plus rien ! Avec les deux mioches et la p'tite madame, ça part vite ! Quand je toucherai, ce sera la moitié pour eux et le reste pour ceux qui m'aident, comme François, mon manager " (il prononce " manadjerrre "). En serrant la main de Nouar, son copain arménien, l'insulte fuse : "Tu fais rien pour ton pays qui crève la dalle ! Y'a que Charles (Aznavour) qui fait quelque chose ! Nouar, il a un hôtel. L'argent rentre régulier, tu vois. C'est mieux que de faire un tube, j'te jure ! ". Puis il reconnaît que lui-même ne fait rien pour son pays, l'Algérie. Il rêve d'y chanter, comme d'autres plus célèbres. De toute façon, il rêve de chanter n'importe où, du moment qu'il est sur scène. "Ça le fait trop, rugit-il !…Même si y a que cent personnes, ils sont venus pour moi, tu vois ! ".

Chemin faisant, nous voilà arrivés à Noailles. Station de métro quasiment "habitée" par les habitués. Place du marché grouillante et colorée. Bazars, "tout à 10 francs", théières inox et tapis à fleurs. Echoppes éclairées au néon, épices, semoules de tout gabarit, légumes africains, pacotilles et chaussettes vendues en lot. Noailles, c'est le souk. Et, bien que la place dévale en pente vers le Vieux-Port et que les étalages encombrent le passage, Bouga raconte les parties de foot qui s'y improvisent. Malgré ses vingt-sept ans, il a l'air d'un ado. Les jeunes qui " tenaient les murs " de la place il y a encore un instant, font cercle autour de lui. Il connaît tout le monde ou presque. "Ils veulent tous leur part du gâteau ! C'est normal, mais je donnerai qu'aux vrais potes. Je peux pas aider tous les mômes du quartier. Et puis maintenant les petits, ceux qui arrivent à notre place, ils veulent plus rien faire. Ils respectent rien, ils font rien. Moi, j'me suis bougé pour en arriver là. La vie, elle est pas venue toute seule !".

L'expression donne envie de sourire, mais le décor permet d'entrevoir ce qui pousse aujourd'hui Bouga à garder la tête aussi froide que lorsqu'il était cuisinier ou agent de sécurité. Le succès, comme un météorite, une étoile filante. Comme si tout cela n'était pas très sérieux en regard de la vraie vie, c'est-à-dire la vie de Belsunce. " Je faisais de la musique depuis longtemps, mais, tu vois, du freestyle, genre : tu lances la musique et tu dis ce que tu veux, quand tu veux. Et puis Akhenaton m'a proposé la bande musicale du film. Mais si je refais pas un tube, je retournerai faire " la sécu " des concerts, et voilà ! ".

Cours Belsunce, Bouga fond sur un kiosque qui vend des bonbons. Il en chaparde un, rouge fluo, puis s'annonce de tout son "coffre" à la marchande : " Nicoooole ! ", braille-t-il. "Elle me connaît, la Nicole ! Quand on était minots, on organisait des attaques. Pendant qu'un d'entre nous frappait à la porte du kiosque, trois autres faisaient la razzia dans les présentoirs. Maintenant elle m'aime bien". Nicole acquiesce, mais se fâche :
- Tu as vu comment t'es habillé ! Tu crois que c'est une tenue pour un artiste ?
- Mais je suis pas un artiste !
- Bien sûr que si ! Tu es notre vedette !
- Il me faut l'habit de lumière, tu crois ?… Mais non, je suis un poète, pas un artiste…

Si l'on entend le mot "poète" au sens de celui qui prend des libertés avec la vie, alors oui, Bouga est un poète.

Karine Bonjour

A écouter :
Belsunce Breakdown, extrait de la B.O. du film Comme un aimant produit par No Sell Out et La Cosca.
+ une version remixée sur la compil Electrocypher
+ la B.O. du film La vérité si je mens 2
A visiter :
Comme 1 aimant et www.361vinyl.com