Troublemakers

Le trio marseillais Trouble Makers débarque sur la planète électronique avec un premier album Doubts and convictions, d'ores et déjà l'un des meilleurs albums de l'année. Rencontre avec les nouveaux architectes du son français.

La nouvelle architecture électro

Le trio marseillais Trouble Makers débarque sur la planète électronique avec un premier album Doubts and convictions, d'ores et déjà l'un des meilleurs albums de l'année. Rencontre avec les nouveaux architectes du son français.

Si vous connaissez l'univers des musiques électroniques vous savez que tout va vite, trop vite même pour certains… Ainsi l'album des Trouble Makers tourne depuis un an sur les platines de certains journalistes musicaux. Mais bien sûr, impossible d'en faire la promotion puisque l'album devait sortir quelques mois plus tard sur le prestigieux label américain Guidance recordings. Il aura fallu un an, jour pour jour, pour qu'enfin le grand public découvre cette petite merveille, et que notre frustration de journaliste prenne fin.

DJ Oil, Arnaud Taillefer et Fred Berthet se sont rencontrés en 1998 à la Friche De la Belle de Mai, labo marseillais incontournable pour la musique électro, où ils décident de se lancer dans l'aventure Trouble Makers. Autant être clair tout de suite, ici point de house filtrée au kilomètre mais un savant mélange de dub, de jazz, de bande originale de film et de funk, le tout teinté d'électro, à la sauce 70's.

Bref vous l'aurez compris, ces trois-là, partagent éclectisme et bon goût. La mode est à la " lounge music ", comprenez la musique de salon, à déguster chez soi tranquillement. Un disque à l'image donc du trio : "Nous, on n'est pas des énervés, on ne passe pas nos nuits dans les clubs. Il faut dire qu'à Marseille il n'y a pas grand choses à faire non plus. Cela dit quand un bon DJ passe en ville, nous sommes toujours curieux de l'entendre."

Tranquille, peut-être mais il n'en faut pas beaucoup pour les énerver les "trouble fêtes ", demandez leur simplement pourquoi aucun label français n'a voulu les signer. "On nous a snobés, ni plus ni moins ! Si nous étions basés à Paris, les choses se seraient passées différemment, mais je crois, je suis même sûr qu'il existe un snobisme parisien, un copinage" s'enflamme Oil. "Cela dit", poursuit Arnaud Taillefer, "nous sommes très fiers d'avoir signé sur Guidance Recordings, l'un des labels les plus respectés de la scène électronique mondiale (ndlr : label de Chicago). C'est un label pointu, quelle que soit la direction qu'il prend, techno, house ou dub. Et puis signer sur un label américain alors que la plupart des influences de l'album sont afro-américaines, c'est plutôt gratifiant !"

Même si la sortie de Doubts and convictions sur ce label va permettre au groupe d'être plus rapidement sous les feux de la rampe, notamment sur le marché nord-américain, cette signature pose un problème de fond : comment, à l'heure de l'explosion de la musique électronique française, aucun label indépendant, aucun directeur artistique bien entendant, avec sur son bureau une chaîne hi-fi en état de marche, n'a pris le risque de signer ce trio ? Mépris à l'égard de la province française ? Certainement. Refus de signer autre chose que de l'électro estampillée French touch ? Peut-être. Dans les deux cas, les jeunes artistes, Daft Punk de demain ont de quoi douter !

Ce qui fait la force de ces Marseillais, en plus de leur talent de compositeurs, c'est de former une équipe complémentaire : Fred Berthet est l'architecte sonore du groupe, celui qui donne la touche finale. L'influence des bandes originales de film, extrêmement présente tout au long de l'album, est le fruit du travail d'Arnaud Taillefer, cinéphile endurci. Oil, lui est DJ depuis plus de douze ans, c'est lui qui a défendu l'acid jazz dans le sud de la France, et c'est contre vents et marées qu'il organise les soirées électroniques Soul Vibrations. "A Marseille quand tu organises une soirée, renchérit Oil, tu dois tout faire. Il y a toujours un problème technique, de sécurité ou de voisinage… Cela dit c'est une bonne école, quand tu réussis à Marseille, tu peux réussir n'importe ou !"

La réussite des Trouble Makers ne fait aucun doute. Certes, les ventes ne se compteront pas en millions. Pourtant, la seule écoute d'un morceau comme Get misunderstood avec Jean-Pierre Léaud samplé (le comédien fétiche de François Truffaut, ndlr) vous donne une chair de poule à laquelle la musique électronique ne nous a pas habitués, et qui pourrait séduire bien au-delà du cercle des aficionados électro. Ce qui fait vendre un album, comme dans le rock et la variété, c'est la prestation live. Et rares sont les groupes de musique électronique à tenir la rampe : après les Daft Punk, Chemichal Brothers, Rinôçérose, il faudra désormais compter avec nos Marseillais.

"Sur scène, explique Arnaud, je m'occupe des machines, Fred lui, est au séquenceur, à la table de mixage et aux effets. Quant à Oil, aux platines, il envoie aussi des extraits de dialogues de films enregistrés sur mini-disc. Depuis quelques mois, DJ Rebel nous a rejoints pour ajouter des scratches. On a essayé d'introduire des instruments acoustiques mais on n'a pas encore trouvé la formule miracle…"

Ne faisons pas la fine bouche même sans bassiste ou batteur, le trio arrive à redonner vie à Doubts and convictions, avec sur scène un côté plus énergique, public oblige. Alors finalement cet album est-il le produit de leur environnement marseillais ? Réponse immédiate et unanime de DJ Oil et d'Arnaud Taillefer : "Pas du tout ! Si vous pensez trouver dans notre disque de la cuisine provençale, du pastis et les clichés du sud, oubliez-nous. Ce qui est sûr, c'est que c'est un album urbain. Ça oui !".

Plutôt New York que Marseille. Ou alors le Marseille du cinéma de Guédiguian, un Marseille sombre, tout en contrastes, mais c'est souvent des zones d'ombre que les plus beaux albums jaillissent.

Trouble Makers Doubts and convictions 2001 Guidance Records

willy.richert@rfi.fr