Tôt ou tard a 5 ans

Il y a cinq ans, un jeune directeur de production de WEA Music France, Vincent Frèrebeau, las de la frénésie commerciale des majors, donnait vie à un discret label, Tôt ou Tard. Ici, on prend son temps au profit d'une seule chose : la chanson de qualité. Rencontre avec un homme amoureux des auteurs. Et en guise de cerise sur le gâteau (d'anniversaire), Grégoire des Têtes Raides témoigne d'une collaboration florissante.

Anniversaire d'un label singulier

Il y a cinq ans, un jeune directeur de production de WEA Music France, Vincent Frèrebeau, las de la frénésie commerciale des majors, donnait vie à un discret label, Tôt ou Tard. Ici, on prend son temps au profit d'une seule chose : la chanson de qualité. Rencontre avec un homme amoureux des auteurs. Et en guise de cerise sur le gâteau (d'anniversaire), Grégoire des Têtes Raides témoigne d'une collaboration florissante.

"Cinq ans, c'est jeune !" lance Vincent Frèrebeau quand on lui demande l'effet que lui fait cet anniversaire. C'est vrai qu'avec dix artistes seulement et de nouvelles signatures au compte-gouttes, mûrement réfléchies, le label n'est pas pressé. Tôt ou Tard, c'est un laboratoire artisanal où on mitonne une cuisine traditionnelle, celle qui mijote longtemps, intemporelle. Le répertoire ? Brillant. Des valeurs sûres aux univers forts : Thomas Fersen, Lhasa, les Têtes Raides, Franck Monnet. Quelques nouveaux noms à suivre : François Audrain ou Lisa Barel. Des personnalités insolites : Joseph Racaille. Et des géants, grandes gueules incontournables : Higelin et Annegarn. Tous, des musiciens écrivains, de ceux qui content des histoires.

Avant d'être un jeune loup de WEA, directeur artistique puis de production, Vincent Frèrebeau était musicien, batteur, guitariste, pianiste. Les ficelles du métier, il les a passées en revue. Jusqu'au jour où, loin du show-biz le plus vénal, il rêve d'un autre monde :

V.F. : Tôt ou Tard, c'est né d'une envie de changer de boutique parce que j'étais chez WEA depuis un moment et je commençais un peu à tourner en rond. J'avais ce projet en tête. Ce que je voulais techniquement c'était une équipe et une méthode de travail autour d'une certaine catégorie et qualité d'artistes et de faire en sorte que le travail autour de chacun d'eux soit le plus proche possible de leur univers.

Et au sein d'une major, ce n'était pas possible ?
Dans une major, une fois que vous avez enregistré et sorti le disque, vous perdez le bébé, vous n'avez plus le contrôle de tout ce qui suit. Pour moi, la direction artistique doit être aussi la direction marketing. Mais il faut l'équipe compétente pour le faire. Il faut connaître l'artiste, son univers, savoir ce qu'il est à même de faire. Donc, non, chez Warner même, je ne pouvais pas le faire.
En plus j'avais envie d'un catalogue et je ne pouvais pas faire ça non plus de façon dispersée dans une maison comme Warner car il faut créer une identité et ça prend des années pour espérer que les médias soient attirés par un disque parce qu'il vient d'un label précis. Idem de la part du public, mais ça c'est encore plus long. Justement pour les 5 ans, on fait une opération en magasin et on va voir à quel point le label est ou n'est pas identifié. Ça va être marrant. Parce que pour les gens, ça ne veut pas dire grand chose un label sauf quelques aficionados. Une maison comme Warner doit être généraliste, c'est le propre d'une major.

Cette idée de catalogue n'est-elle pas un peu désuète ?
Oui, mais c'est ce qui fait encore les beaux jours d'une maison de disques. Tout le pognon qu'elles gagnent vient du catalogue, des sempiternelles compilations, rééditions. Cette idée, ça vient de nos références du passé qui par passion, montaient un catalogue sans s'en rendre compte. Je pense à des noms - je ne me compare pas à eux, loin de là - comme Motown, Atlantic ou Stax qui étaient vraiment identifiés. Moi gamin, j'achetais parce que c'était Motown.

Avez-vous des velléités de découvreur à la Jacques Canetti ?
J'aimerais ! Ceci dit, on est dans une époque très fertile. Je pense qu'on a mangé notre pain noir qui a duré des années 80 jusque vers 95. Là, il y a plein de choses qui se passent. Alors oui, on pense aux références comme Claude Dejaque (directeur artistique de Gainsbourg) ou Canetti ("découvreur" de Brassens, Brel ou Barbara). Mais c'était une autre époque et ce qu'on ne dit pas, c'est qu'effectivement, il y avait de grands directeurs artistiques mais il y avait énormément d'argent - il y en a toujours beaucoup mais la répartition est différente - et donc beaucoup de possibilités pour faire des disques. Ils ont fait des disques à la pelle donc dans le tas, il y avait de temps en temps une merveille. Nous on fait deux disques par an en nouveauté et c'est déjà beaucoup. On n'a pas la capacité de faire plus. Cela coûte tellement d'argent pour en faire connaître un qu'on ne peut pas en signer 10 ou 15.

L'histoire de Tôt ou Tard a commencé avec Thomas Fersen ?
En fait, c'est mon histoire qui a commencé avec lui. Avant même de rentrer chez Warner, on était amis et j'étais son manager. Quand j'ai intégré Warner, j'ai négocié mon arrivée avec la signature de Thomas, parce c'était un artiste inconnu, ce qui a été fait. Et tout de suite après, j'ai signé les Têtes Raides sans les connaître du tout. Et ils sont tous les deux à l'origine de la création du label. Le contrat de Thomas a basculé sur Tôt ou Tard. Quant aux Têtes Raides, ils ont resigné. Eux, c'est une reconquête à chaque fois. Rien n'est évident avec eux.

Tous vos artistes ne sont pas français. Tôt ou Tard est un label de chanson et non de chanson française ?
Oui, parce que déjà, la façon dont a souvent été utilisé le mot "chanson" l'a un peu enfermé dans un placard. Alors que tout est de la chanson, de Trenet à Motörhead ! Je ne tiens absolument pas à l'étiquette chanson française.

Vous seriez prêt à signer un groupe de rock ?
Pour moi, les Têtes Raides, c'est un groupe de rock… Mais oui bien sûr, s'il y en avait qui me terrassait, je serais fou de joie. Je ne suis pas un militant de la chanson, j'ai horreur de ça. Pour moi, il n'y a pas de combat à mener autour de la chanson française. Quant elle bonne, elle atteint les gens et c'est là qu'elle marche. Je ne veux pas m'enfermer dans un truc militant un peu passé.

On trouve sur le label deux vieux briscards, Higelin et Annegarn. Comment cela s'est-il passé avec eux ?
Higelin, c'est un concours de circonstances. J'avais croisé sa route diverses fois. Puis, on s'est retrouvés dans une pension de famille en Martinique en vacances. C'était un hasard complet. On a donc fait plus ample connaissance et presque naturellement, un an et demi plus tard, on s'est mis à travailler ensemble*.
Quant à Dick, c'est beaucoup plus simple. Un ami m'a un jour demandé d'essayer de savoir ce que devenait Dick Annegarn. J'ai trouvé l'idée merveilleuse et j'ai immédiatement cherché à le contacter. A cette époque-là, il cherchait, placidement on va dire, une nouvelle maison de disques. Je dis placidement, parce que ce n'est pas le genre à faire le tour des popotes avec sa cassette. En fait, il attendait que ça tombe. Donc, on s'est rencontrés. Je l'ai tout de suite apprécié énormément, c'est quelqu'un de haut en couleur.

Y a t-il un dénominateur commun aux artistes Tôt ou Tard ?
Il y en a ! Des gens comme Thomas, Dick, les Têtes Raides, Higelin ou Lhasa, ce sont des gens qui pourraient se passer de nous. On n'est que leurs accompagnateurs. Ils existent par leurs spectacles. Ce sont des brutes en scène. Moi, je me régale à chaque concert. Evidemment, on les aide, on participe financièrement, dans certains cas de figure on propose des idées, mais on est malgré tout là un peu en touriste. L'autre dénominateur commun, c'est qu'ils n'écrivent pas que des conneries... Tous ces gens font tellement bien leur métier qu'ils ne peuvent plus disparaître. Alors que dans certains cas plus "variété", plus légers, les gens disparaissent facilement. Leur travail scénique est tel que les concerts sont remplis sans guère de pub. Un groupe comme les Têtes Raides vient de faire 12.400 spectateurs payants à Paris en huit concerts, l'équivalent d'un Bercy, c'est exceptionnel. Idem pour Thomas Fersen qui a rempli ses concerts parisiens (la Cigale, 13-16 juin, ndlr) avec une seule campagne d'affichage.

D'où vient le nom Tôt ou Tard ?
C'est Higelin qui l'a trouvé dans ses textes.

Prendre le temps, c'est votre philosophie ?
C'est surtout l'élément indispensable pour réussir la carrière d'un artiste. Le temps, c'est aussi énormément d'argent et la chance que j'ai eue c'est d'avoir au-dessus de moi, des gens qui m'ont laissé faire. C'est inouï parce qu'on commence à être une histoire viable. Ce n'est pas encore rentable mais dans le contexte actuel, avoir autant de temps, c'était vraiment un pari. Je ne vois pas où j'aurais pu le faire ailleurs.

Vous avez aussi pris le temps de faire le site internet ?
Oui. Moi, je le trouve superbe mais je ne suis pas un grand surfeur, je n'ai pas beaucoup de références. Mais je l'envoie à beaucoup de gens pour avoir des avis et on commence à avoir du courrier. Mais pas de retour des artistes pour l'instant. Thomas n'a même pas d'ordinateur…

Tôt ou Tard va se développer au Japon. Comment cela s'est-il fait ?
Il y a quelqu'un de Warner Japon qui s'est intéressé à nous, qui trouvait qu'on avait une belle collection, entièrement en digipack. Il a donc décidé de sortir l'intégrale. Ça ne se refuse pas. De plus, il y a ici une jeune fille qui s'occupe de l'export et qui a fait un beau travail de sensibilisation auprès de ses interlocuteurs. On est donc d'abord sorti dans tous les pays francophones. Et maintenant, par son travail, on sort au Japon.

Et quel est l'impact actuel des quelques disques sortis déjà en import au Japon ?
A priori, il y a environ 2 à 3000 disques vendus par référence. Donc, ce n'est pas ridicule même si ce n'est pas énorme. Moi, je suis super content. On y va en octobre pour une opération spéciale autour du lancement du label là-bas. Ils en font un événement. On participera d'une part au défilé d'une styliste très en vogue au Japon, Corinne Sarrut, dont Thomas fera la musique. Pour eux c'est super chic. De plus chez Thomas, il y a tous les instruments un peu liés à l'Europe, accordéon, violon. Puis, on doit aussi faire le festival Halou dans la même période à l'automne.

Pas de doute, le label au clair de lune, certes jeune, n'a pas tardé à atteindre sa maturité. Vincent Frèrebeau a su imposer ses choix. Tranquillement. Sa relation aux artistes est primordiale, comme le confirme Grégoire, chanteur et saxophoniste des Têtes Raides, groupe qui met un accent particulier sur la liberté d'expression et de travail et sur l'honnêteté des relations humaines. Avec Tôt ou Tard, ils sont satisfaits. Point de vue d'une Tête :

"A cette époque, les multinationales avaient tellement d'argent qu'elles préféraient investir dans la production française plutôt que payer des impôts. Donc, on peut dire que Vincent a monté le premier département d'une multinationale américaine de productions autochtones. Avant, c'était quasiment que des produits étrangers importés en France et développés par le marketing WEA. Vincent est arrivé avec Thomas. Puis il a croisé les Têtes Raides quand on jouait aux Déchargeurs dans les Halles à Paris. On venait d'être virés de notre maison de disques, la Fnac Musique/WMD et on a produit à compte d'auteur Les Oiseaux. Après le spectacle, Vincent a eu envie de nous produire et a racheté la bande. On l'a mixée et il l'a sortie. Et on a continué de bosser avec lui. Donc pour nous, c'est plutôt une histoire avec des gens qu'avec une structure."

"On est un des rares groupes encore en vie et qui ait tous ses albums dans la même niche. Il y a une compréhension mutuelle, c'est clair. L'objet du groupe c'est d'abord de faire des chansons et dans la mesure où on nous laisse faire et où on nous donne les moyens, on n'a aucune raison d'être mécontents. Dès le premier album, on a pu travailler comme on l'entendait, dans la méthodologie et dans l'échange parce qu'on ne peut rien faire sans échange. Et dans la confiance. Avec eux, on travaille dans l'intérêt commun."

"Je pense que c'est une expérience assez rare. Ils savent toujours répondre aux questions et aux angoisses. Pour nous, l'intérêt, c'est de construire quelque chose ensemble. C'est une question de qualité d'écoute. Nous on essaie de ne pas faire de l'anticapitalisme primaire et eux de ne pas faire du capitalisme primaire. Et on a vraiment réussi avec le temps à mieux connaître les gens avec qui on travaille et du coup à mieux répondre à ce qu'ils voulaient nous dire. C'est donc une expérience unique, oui. Il y a assez peu d'artistes ou de groupes qui ont tous leurs œufs dans le même panier en terme de distribution et de production. Pour nous, ça fait déjà foi de quelque chose de positif. C'est intéressant de capitaliser sur une connaissance mutuelle et de l'optimiser pour que ce soit une vraie synergie. On est globalement très contents de la façon exponentielle, pourrait-on dire, dont ça bouge et que ça évolue avec eux."

*La collaboration Higelin et de Tôt ou Tard a cessé récemment. Vincent Frèrebeau n'exclut pas des "retrouvailles".