Manu Chao

En vingt ans, Manu Chao est devenu l’un des plus célèbres agitateurs de la scène française, européenne et sud-américaine. Son nouvel album, Proxima estacion : esperanza (Virgin), marche sur les prestigieuses traces du précédent, Clandestino. De Hot Pants en Mano Negra et en solo, trajectoire d’un enfant gâté, suivi d'un avis nuancé sur l'album.

De la gloire à l’espérance

En vingt ans, Manu Chao est devenu l’un des plus célèbres agitateurs de la scène française, européenne et sud-américaine. Son nouvel album, Proxima estacion : esperanza (Virgin), marche sur les prestigieuses traces du précédent, Clandestino. De Hot Pants en Mano Negra et en solo, trajectoire d’un enfant gâté, suivi d'un avis nuancé sur l'album.

Et de trois pour Manu Chao ! Les puristes feront remarquer que Proxima estacion : esperanza n’est que le second album en solo de l’ex-leader de La Mano Negra, après le célébrissime Clandestino (Virgin, 1998), déjà vendu à plus de trois millions d’exemplaires en France et dans le monde... Mais la saga Clandestino semble bien avoir commencé avec Casa Babylon (Virgin, 1994), habituellement présenté comme le dernier (et quatrième) album de La Mano Negra : même omniprésence de la langue castillane, même fascination pour l’Amérique Latine et même recours à des collages sonores glanés au fil des voyages. Seule différence notable avec Clandestino et Esperanza... : la forte présence de l’électricité sur Casa Babylon. Mais ce n’est qu’une question d’instrumentation : les versions "unplugged" des plus fiers rockers nous le montrent chaque jour.

Proxima estacion : esperanza a, comme son jumeau Clandestino, le charme facile des rengaines enfantines. Un charme difficile à rompre. En témoignent les deux accords obsédants de Me gustas tu. Quel miracle du rythme, de la mélodie, des bidouillages (et de la langue castillane...) peut rendre indispensable une chanson qui dit en gros, sur deux notes : "J’aime le vent (la marijuana, la montagne, etc.), je t’aime, quelle heure est-il, mon cœur ?" Et ça marche, on en redemande... Autre moment comparable : Merry blues, inoubliable reggae en anglais pour voix de fausset... La voix qu’affiche aujourd’hui Manu pour rigoler, comme dans Promiscuity : un Français qui chante en anglais avec un accent chicano nasalisé à couper au couteau, ça pourrait faire rire, mais non. Miracle de Chao... Grand moment de ce disque hypnotique : une mélodie forte, que l’on croirait sortie de chez Aït Menguellet ou Idir, Denia. Puissant... Mention spéciale au son jazzy du double morceau Trapped by love/Le rendez-vous. Collages, art de l’accumulation répétitive, recyclage à l’infini de gimmicks (ici, celui de Je ne t’aime plus, issu de Clandestino, sert beaucoup...) : Manu Chao s’amuse comme un petit fou avec la musique, avec les mixages, et sa bonne humeur est communicative. Une fois de plus.

Manuel Chao naît le 21 juin 1961 dans le quinzième arrondissement de Paris avant de passer toute sa jeunesse à Sèvres, en banlieue ouest. Atmosphère intellectuelle et ô combien latine à la maison : son père, Ramon Chao, fils d’un républicain espagnol réfugié en France, est écrivain et journaliste (à RFI...). Dès 77, Manuel fonde son premier groupe, sous influence rock des années 50-60 : les reprises de Chuck Berry sont nombreuses au répertoire. Bientôt la bande à Chao prend pour nom Joint de Culasse. "On était le petit groupe du quartier, déclarait Manu aux Inrockuptibles en mai 94. De temps en temps, on s’aventurait à jouer du Stooges, mais c’était difficilement accepté." En ces années-là, un vent souffle fort, d’Angleterre et d’Irlande : le punk. Pour Manu, le choc se nomme Stiff Little Fingers et, surtout, The Clash : le goût de la mélodie, déjà...

En 1981, le Joint se consume : rejoint par le cousin de Manu, Santiago Casariego, batteur, il devient les Hot Pants. Pas décisif vers la célébrité... L’ambiance reste assez rockabilly, ou plus exactement rhythm’n’blues sous mezcal. Influence de Clash donc, comme en témoigne, par exemple, African witch. De nombreux concerts dans le milieu alternatif parisien (et, déjà, jusqu’en Espagne) ponctuent la route des Hot Pants, plus un unique album, Loco mosquito (1986), qui, quinze ans après, s’écoute toujours avec jubilation. Au menu, la langue anglaise n’a pour concurrente que l’espagnol : déjà... De concert en concert, Manu Chao devient une figure (d’ange) de la scène punk-alternative parisienne, jouant dans le supergroupe Los Carayos aux côtés de François Hadji-Lazaro, leader des Garçons Bouchers, puis "prêtant" la structure des Hot Pants aux Kingsnakes de Daniel Jeanrenaud, revenus de la côte Ouest ricaine auréolés de la fréquentation de Chuck Berry et des Flamin’ Groovies...

Dernière étape : les Hot Pants se séparent en 1986 pour former La Mano Negra, rejointe cette fois par Tonio Chao, le frangin, à la trompette – et toujours avec le cousin Santiago (dit Santi) aux tambours... Tout est alors en place pour que commence la saga du plus grand groupe punk de la banlieue ouest. Immédiatement, Manu en pose le concept : ce sera la "patchanka", soit un mélange détonant de rock, de ska, de salsa, de flamenco et de raï, France, Espagne et Afrique du Nord mêlées. Et puis, la scène : faut qu’ça bouge ! Le premier 45-tours de La Mano Negra, La zarzamora, sort fin 1987 sur le label de François Hadji-Lazaro, Boucherie Productions. Il est bientôt suivi du premier album, justement appelé Patchanka : une magistrale illustration des thèses de Maître Manu, à la croisée de Clash et de toutes les musiques du Sud... On en retient surtout le très énergique Ronde de nuit, proche de Bérurier Noir, et le 45-tours Mala vida, manifeste hispanophone très énervé, rempli de cuivres...

1988 est l’année de l’apogée du mouvement punk alternatif. C’est aussi le début de sa fin : ce mouvement autonome d’artistes libres et bordéliques est devenu une source de profits. Les concerts tournent fort, les disques de Bérurier Noir, des Satellites, d’OTH et de La Mano ne coûtent pas cher en enregistrement et se vendent très bien. Le terrain est prêt pour les grandes manœuvres de l’économie de marché et de ses représentants dans le domaine, les "majors" (maisons de disques multinationales). L’intègre Mano Negra, en quittant Boucherie Productions pour signer chez Virgin, en 1989, pose le premier acte de l’implosion de l’alternative. "La Mano et les Satellites, s’ils étaient restés indépendants un an de plus, auraient permis au mouvement de mettre les majors à genoux, me confiait Loran, de Bérurier Noir, en septembre 1989, deux mois avant son ultime concert. Nous pouvions faire une révolution culturelle en France… Alors, nous on se casse. Nous sommes François et Loran. Des individus. Pas un produit."

Le premier disque de La Mano chez Virgin, Puta’s fever, frère jumeau de Patchanka, paraît immédiatement. Il se devait d’être un succès d’intégrité et de ventes. Il le fut. Pas une seule fausse note sur cet album de l’après-alternative, emmené par l’indémodable Pas assez de toi et par l’hymne punko-raï Sidi H’Bibi, entièrement chanté en arabe pour faire la nique à la Guerre du Golfe. De l’énergie, des cuivres, des harmonies... Et Puta’s fever se vend à plus de 500.000 exemplaires, en France et (déjà) à l’étranger. En 90, la Mano, au faîte de la gloire, part aux USA faire la première partie de la tournée d’Iggy Pop : désillusions. Cette tournée signe le divorce du groupe avec la sphère anglo-saxonne. Elle amène aussi son corollaire : l’attirance de plus en plus marquée pour l’autre Amérique, celle du Sud.

En 1991 sort le troisième album de La Mano Negra, King of Bongo. Difficile de prendre la suite de Puta’s fever, même avec le son triomphant de King Kong Five... Il faut reprendre l’initiative : au printemps 92, la Mano décide de frapper fort. C’est l’opération Cargo, qui va durer six mois : pour célébrer à sa façon le 500ème anniversaire de l’arrivée de Cristobal Colon (dit Christophe) aux Amériques, la Mano s’embarque avec la compagnie Royal de Luxe et le chorégraphe Philippe Decouflé dans un cargo dont la cale a été transformée en rue du vieux Nantes. Objectif : tous les grands ports de la côte atlantique de l’Amérique latine, jusqu’à Cuba... Le succès est fou, le retentissement mondial. La Mano a trouvé son Eldorado.

Rebelote à l’hiver 93 : La Mano Negra interrompt l’enregistrement de son quatrième album pour aller se ressourcer en Colombie (en proie à la guerre civile triangulaire : Etat, narco-trafiquants, guérilla...). Cette fois, c’est un vieux train (le "Train de Glace") qui sert de terrain d’expérimentation à notre bande de saltimbanques. Partout se reproduit le nouveau style Mano Manu : un concert en commun avec des artistes du coin, des improvisations, la foule en délire - et, parfois, un enregistrement rapide. Coup de génie pour une inspiration en quête de nouveau souffle : le carnet de voyages sera la marque du quatrième album de la Mano, Casa Babylon. "Ce dernier album est essentiellement constitué de "jams" retravaillées, avoue Manu aux Inrockuptibles en mai 94. C’est un disque cosmopolite, enregistré au rythme de nos voyages." Le dernier disque de La Mano Negra, qui se sépare peu après. Le premier de Manu Chao.

Le trajet de Manu après la Mano est désormais célèbre : fondation de Radio Bemba, son nouveau groupe, en 96 à Barcelone, voyages, seul, de Rio à Bogota, de Mexico à Buenos Aires, et aussi en Afrique, pendant deux ans, armé d’un petit studio d’enregistrement portatif qui capte tous les bruits de la vie sud-américaine, les musiques des rues... Et sortie, en 1998, d’un disque apparemment modeste, sorte de conservatoire de la latinité, Clandestino... Douze chansons-collages en espagnol, deux en français, une en portugais, une en anglais : seize occasions de flatter nos oreilles, aussi bien avec l’obsédant Je ne t’aime plus qu’avec le joyeux Clandestino. Miracle ou presque : le bouche-à-oreille pousse ce disque vers des sommets jamais atteints en France. Trois millions de Clandestino sont vendus, dont deux à l’étranger, Europe et Amérique du Sud... Depuis, Manu est parti vivre à Barcelone. Il a réactivé Radio Bemba. Il a chanté à Mexico sur la place du Zocalo devant 150.000 personnes venues pour le sous-commandant Marcos et pour lui. La voie lui est ouverte pour vivre une troisième ou une quatrième vie. Prochaine station : l’espérance.

Jean-Claude Demari

Pour ou contre, tous les avis s'expriment sur RFI Musique. A l'enthousiasme de Jean-Claude Demari, offrons ci-dessous un avis "différent" :

Manu Chao est depuis douze ans – aussi bien hier comme leader de la Mano qu’aujourd’hui comme artiste solo - le créateur le plus intéressant de la scène parisienne.

On reste d’autant plus perplexe devant ce nouvel album. Il faut toute la candeur de la presse française – journalistes ou attachés de presse ? - pour affirmer sans rire que cette galette est un disque original, "dans la continuité du précédent". On les sent en fait un peu gênés, les confrères, de devoir crier au génie pour une simple resucée d’un Clandestino qui, lui, était inattendu et, pour le coup, vraiment génial.

Rien n’oblige un artiste, aussi créatif soit-il, à fournir un bon album tous les trois ans, si ce n’est un éventuel contrat avec sa maison de disques. Et Chao, dont on connaît la liberté d’esprit, n’avait aucune raison de se précipiter à sortir ce remake ; D'autant, comme il l’a dit à la presse, qu’il n’a pas de problème d’argent, ce qui doit en effet donner une certaine liberté d’action.

Liberté qui rejaillit forcément sur l’auditeur (l’acheteur ?), lequel a le droit de se sentir vaguement floué par cet objet qui ne s’avère nullement indispensable pour quiconque fait tourner Clandestino en boucle depuis 36 mois sur sa platine.

Tout est relatif, bien sûr. Il y a de pires choses qui coûtent aussi environ 120 francs, et que des millions de gens achètent. Mais voilà bien le terrain sur lequel on n’avait pas envie de rencontrer Manu : la comparaison avec un banal CD, sa banale promotion, son banal accueil convenu et, au bout du compte, la banalisation d’un type qui, pourtant, ne l’est pas.

Tout ce qui pourrait être agréable à l’écoute de cet opus en continu est aussitôt gâché par l’impression de "déjà entendu". On a bien compris que là précisément était l’intention de l’auteur, témoin cette fameuse petite boucle (Mr Bobby) que Manu, provoc', nous promet encore pour le prochain album. Bon, d’accord, on a bien saisi le clin d’œil, mais on n’est pas forcé d’adhérer. Le contraire de la démagogie n’est pas nécessairement le "foutage de gueule" (citation attribuée au sous-commandant Marcos) !

Jean-Jacques Dufayet

Manu Chao Proxima estacion : Esperanza (Virgin)
Hot Pants Loco mosquito (réédition Virgin).