Raquel Bitton

Il y a quelques mois, nous vous avions parlé de Raquel Bitton, cette franco-new-yorkaise inconnue des français et qui pourtant leur rend hommage en permanence à travers la plus fameuse de leurs chanteuses, Edith Piaf. Et il ne s'agit pas d'un petit spectacle dans un obscur club de Manhattan. Non, Raquel Bitton remplit régulièrement le Carnegie Hall avec son spectacle. Elle nous raconte cette étonnante passion.

Il y a quelques mois, nous vous avions parlé de Raquel Bitton, cette franco-new-yorkaise inconnue des français et qui pourtant leur rend hommage en permanence à travers la plus fameuse de leurs chanteuses, Edith Piaf. Et il ne s'agit pas d'un petit spectacle dans un obscur club de Manhattan. Non, Raquel Bitton remplit régulièrement le Carnegie Hall avec son spectacle. Elle nous raconte cette étonnante passion.

Visage poupin et yeux rieurs, Raquel Bitton est tout ce que Piaf n'était pas à peu d'exceptions près. Elle gouaille comme l'artiste en avait le secret, la dépasse d'à peine trois tifs et chante le Paris des années 20, 30 et 40 vêtue de noir et de passion. Elle chante ce Paname que des Contet, Dumont et bien d'autres s'étaient appliqués à dépeindre de leur plume pour une certaine Edith Giovanna Gassion dont la voix singulière et l'interprétation pathétique, allaient offrir à la chanson de l'époque, le nom de chanson réaliste.

Avec son nouveau spectacle A Little Bit of Paris, c'est le temps des caf'conc et de la Java Bleue qu'elle nous lance de plein fouet ! L'époque où Chevalier faisait du gringue à Mistinguett, où Vincent Scotto signait l'un des thèmes de Pépé le Moko, et où Pigalle avait son franc-parler. C'était le temps où fricoter sous le ciel de Paris faisait pâlir les julots et mettait aux girondes du bleu au coin des yeux ! En invitant, la Môme Piaf, Damia, Lucienne Delyle ou encore la Boul'ch plus connu sous le nom de Fréhel, Raquel Bitton nous offre la France et son cœur. Un retour en arrière sur une période où les coups durs de la vie se soignaient en chantant.

RFI Musique : Pour la deuxième année consécutive, New York vous a accueillie dans son temple mythique qu'est le Carnegie Hall. Rares sont les artistes français à connaître un tel privilège. Vous a t-on sollicité ou essayez vous de rendre jaloux Monsieur Aznavour ?
Raquel Bitton : Aucune raison pour Aznavour d'être jaloux, car comme nous le savons tous, l'Amérique lui appartient déjà. En revanche, elle est suffisamment spacieuse pour faire place à ceux qui rêvent aussi d'avoir un jour leur nom en haut de l'affiche ! En effet, on m'a beaucoup rappelé depuis mon dernier passage au Carnegie et je suis ravie de m’y être produite le 30 mars dernier avec mon nouveau spectacle A little bit of Paris, d’ailleurs j’y serai encore l'année prochaine avec le New York Pops et Skitch Henderson dans Pops goes Parisian.

Cette passion qui vous dévore, est-elle vouée à la scène ou aux artistes que vous interprétez ?
La passion pour le texte est réellement ce qui me pousse à avoir le courage d'être en scène. J'ai au fond de moi un mélange d'émotions personnelles si intenses qu'être en scène me permet de partager avec le public, l'intensité et l'extase de mon quotidien. Sur scène, je n'ai rien à cacher et même si je le voulais, je ne saurais pas le faire. Je pleure, j'éclate de rire, je suis vulnérable, je me dévoile complètement. Si les acteurs joue un rôle au cinéma, moi je suis moi, comme chantait Juliette Gréco, Je suis comme je suis.

Vous avez forcément fait des recherches pour en arriver à ce spectacle A Little Bit of Paris ?
Ce sont mes recherches sur Piaf, pour les besoins de Piaf, her Story, Her Songs, qui m’ont aidé à découvrir et satisfaire la fascination que j'ai pour les compositeurs et interprètes oubliés. J'anticipais déjà en pensant à ce nouveau spectacle A Little Bit of Paris. En réécoutant les chansons que ces faiseurs de rêves avaient écrites pour Piaf, ma curiosité s'est tournée vers eux et les artistes qui ont prêté leur voix à ces merveilleux textes. Je voulais savoir qui inspirait Piaf, qui l'aidait à fuir son passé tragique, qui la poussait à persévérer dans ce métier. Qui étaient ces gens-là ? Alors j'ai fouiné, j'ai fouillé et j'ai trouvé. J'ai pu mettre des noms sur toutes ces chansons, ces mélodies, ce patrimoine français... J'ai fait des découvertes fantastiques, par exemple, saviez vous que Piaf idolâtrait Fréhel ? Que Fréhel elle, était d'une jalousie maladive à l'égard de la Môme Piaf ? Celle-ci lui demandait souvent conseil, comment s'habiller, quelles couleurs porter et Fréhel lui donnait toujours les mauvais. "Mon petit, avec ton air pâlot, le jaune ou le vert t'iraient très bien, surtout pas le noir voyons !" Lucienne Delyle, elle aussi c'était une voix, Suzy Solidor, Lucienne Boyer, Tino Rossi, Jean Sablon et bien sûr Charles Trenet. Je peux dire que pour en arriver là, j'ai fait un travail de femme de ménage, j'ai essuyé la poussière dans les mémoires. Mon seul regret est de n'avoir eu que deux heures chaque soir pour partager cette richesse de passion avec le public, alors dans un très beau medley, j'essaie du mieux possible de les inviter auprès de moi sur les scènes qui m'offrent l'hospitalité.

Ce spectacle a t-il aussi une valeur sentimentale ?
Plus que jamais, il contient les chansons qui sont le lien éternel entre mes parents et moi-même. Les chansons qu'ils ont tant aimées dans leur jeunesse, celles qui ont été témoin de leur vie et qui plus est la mienne.

Et Paul Misraki ?
J'ai partagé avec ce Monsieur une sincère et profonde amitié. Nous avons collaboré sur mon album In a Jazzy Mood . L'histoire musicale Misraki-Bitton est née en 92 et ma passion pour ce compositeur unique et vibrant, qui nous a quitté à l'âge de 90 ans, continue toujours. Il est mort une semaine après la sortie du disque. Je me souviens, j'étais venue de San Francisco pour le lui remettre à l'occasion de son anniversaire au restaurant Laurent à Paris. C'est à sa femme Cécile que mes remerciements vont aujourd'hui. C'est elle qui l'a encouragé à sortir de sa retraite et à travailler avec moi sur ce disque. Je ne pouvais pas ne pas lui faire de place dans ce nouveau spectacle.

Retrouverons-nous les musiciens et l'atmosphère du dernier spectacle ?
En ce qui concerne l'atmosphère, je pense avoir trouvé ce qui plaît au public américain. Il aime ce côté bon enfant qui me poursuit. Une chanson, une histoire, ça marche à merveille. N'oubliez pas que ce qu'ils connaissent de Piaf, de Fréhel et des autres classiques que j'interprète, ce ne sont que des noms et des titres. Les potins de l'époque qui se cachent derrière Damia la tragédienne ou Fréhel la prostituée, ils ne les ont jamais entendus. Lus peut-être ! Les orchestrations elles restent opulentes et magnifiques. J'ai gardé mes 20 musiciens. Je tiens à ce que ce répertoire de chansons réalistes et d'interprètes inégalables éclate de splendeur ! Et si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai tout simplement que les belles choses, même si elles appartiennent au passé, méritent d'être mises en valeur. Un patrimoine, ça se conserve !

Comment travaillez-vous au quotidien ?
Lors des sessions d'enregistrement, avant que mon chef d'orchestre et mon pianiste n'arrivent dans mon studio, je répète seule quelques heures, je lis et relis les textes. Je choisis le geste qui accompagnera la chanson, je vis son histoire... Je consacre beaucoup de temps à la préparation d'un spectacle. J'essaie de ne rien laisser au hasard de façon à être plus décontractée une fois sur scène.

Avez-vous quelque chose à prouver au public americain ? Comment réagit-il à l'arrivée de cette petite bonne-femme qui fleure bon la France des années 20, 30 et 40 ?
Je n'ai rien à prouver, j'ai tout à offrir! Les américains sont fabuleux, ils sont curieux de tout, ils sont prêts à découvrir ce qu'ils ne connaissent pas ou peu. Ils n'ont de cesse de combler cette soif de connaître. En ce qui concerne la chanson réaliste de Paris qu'ils semblent véritablement apprécier, elle a rarement traversé l'Atlantique en live mais plutôt sous forme cinématographique ou littéraire. Je dis rarement, car Piaf et Chevalier ont chanté aux Etats-Unis. Pour eux, il semble que la chanson française n'existe plus. Lorsqu'ils viennent en France, ils n'entendent que des chansons anglo-saxonnes ou des pseudos chanteurs français convertis au hip hop... Alors forcément, quand ils viennent me voir sur scène, ils sont très content de trouver ce qu'ils n'ont pas trouver pendant leur voyage et cela me ravie !

Et en France que pense t-on de vous ?
Ils pensent que j'ai un culot monstre et j'aime ça. Dans le dictionnaire Bitton, impossible n'est justement pas français ! Je reçois aussi de très belles lettres de gens qui me remercient de ce que je fais pour la chanson française et cela m'aide à continuer mon petit "ménage" à moi. Oh pardon, "manège" à moi !

Comment expliquer au public et aux adeptes en particulier, que vous ne voulez pas imiter mais donner un sens à ce que ces artistes ont laissé ?
Je n'ai eu ni leurs amants ni leur vie. La différence entre elles et moi, c'est que moi, je suis heureuse ! Quand je présente mon spectacle sur Piaf, je leur dis qu'il n'y en aura jamais une autre et cela devient évident après la première chanson. Ma force, c'est de permettre au public de comprendre immédiatement que je n'ai pas besoin de me cacher derrière aucune de ces légendes. Ce que l'on entend, que l'on voit et reçoit sur scène, c'est moi. Mon nom n'est ni Piaf, Boyer, Damia ou Fréhel, c'est Raquel.

Ils sont tous morts ces artistes que vous invitez chaque soir, est-ce un hasard ?
J'ai eu la chance de rencontrer Paul Misraki et Henri Contet sur la fin de leur vie et c'est grâce à ces deux rencontres et les histoires qu'ils m'ont racontées sur ces artistes disparus que je peux aujourd'hui leur redonner un peu de leur vie et beaucoup de ma passion. Le répertoire qui me sied le plus appartient à ces gens-là qui ne sont plus, c'est le moins que je puisse faire pour leur rendre la joie que j'ai chaque jour de les porter en mon cœur.

Quand ce répertoire sera épuisé, que comptez vous faire ?
Epuisé ? Ce répertoire ne peut pas s'épuiser. Ne dit-on pas que la vie est un éternel recommencement ?