Le portrait du mardi

On oublie trop souvent que le succès des musiques du monde ne repose pas sur le seul talent ou le seul génie des artistes. Derrière, labels et producteurs, agissent dans l'ombre pour le bien de "leurs bébés". Rencontre avec le patron du label indépendant Buda Musique, Gilles Fruchaux.

Buda Musique ou le label de la découverte

On oublie trop souvent que le succès des musiques du monde ne repose pas sur le seul talent ou le seul génie des artistes. Derrière, labels et producteurs, agissent dans l'ombre pour le bien de "leurs bébés". Rencontre avec le patron du label indépendant Buda Musique, Gilles Fruchaux.

Buda Musique est l'un des labels indépendants les plus appréciés de la place de Paris. Plus d'une décennie d'existence, avec près de quatre cents références actives au catalogue. De l’Afrique à l’Amérique, en passant par l’Europe, les différentes collections (Ethiopiques/ Brésilienne/ TransEuropéennes) nous promènent sur presque la totalité de la planète, en contournant de manière intelligente le sacro-saint principe d'opposition Occident/Reste du monde.

Sons urbains de l’Angola, fanfare cubaine, répertoire de shamans de Sibérie… Certains de ces enregistrements sont uniques sur le marché des musiques d’ailleurs, en France et en Europe. D’abord par leur qualité, ensuite, pour leur aspect inédit. Il faut avoir écouté Fonds-des-Nègres, Fonds-des-Blancs, un album consacré aux musiques traditionnelles et religieuses d’Haïti (aux rituels vaudous notamment), pour arriver à saisir une démarche qui milite, sans le dire, pour une pluralité du patrimoine musical mondial. Au départ généraliste du son, le label a fini par se fixer dans les musiques du monde, avec six à sept millions de chiffre d'affaire environ par an et selon une pratique du métier plus proche de l'artisanat que de l'usine à disques. Fondée sur l’initiative de Dominique Buscail, décédé en 1990, la maison Buda est aujourd’hui sous la direction de Gilles Fruchaux, avec qui nous nous sommes entretenus.

Dans le milieu, on vous considère comme une sorte de militant. C'est probablement à cause des risques que vous prenez avec certaines productions, sur lesquelles personne ne parierait même un kopeck…
Je pense que les vrais militants sont plutôt les courageux réalisateurs des enregistrements que j'édite. Je me considère comme un relais utile et sympathisant, une boîte aux lettres de la résistance, tirant quelques bénéfices secondaires et personnels.

Comment s'opère la rencontre avec vos partenaires ? Est-ce le hasard qui vous met autant de spécialistes à disposition ?
Je ne pense pas que mon charme physique soit le seul moteur qui mène à moi les gens avec qui je travaille. L'ancienneté, la qualité des réalisations et leur réelle présence sur le marché attirent ces passionnés, comme vous les appelez à juste titre. C'est ensuite la qualité de la relation humaine qui fait la différence.

Quel est votre regard sur les autres défenseurs de musique du monde dans l'Hexagone ?
J'essaie d'éviter le blanchiment type sono mondiale, tout en reconnaissant des vertus exploratrices aux chercheurs parisiens post-trad/ pro-fusion. L'université a ses mérites, mais à ce jour, mes amis autodidactes nous ont emmenés plus loin.

Sans parler de la qualité des artistes présents au catalogue, est-ce que vos choix en terme de production traduisent les faiblesses de Buda ?
Il est certain que parfois, les choix de production peuvent traduire la faiblesse de nos moyens.

Ray Lema est souvent considéré comme l'une des locomotives de la maison Buda. Comment expliqueriez-vous le type de relation entretenue avec un artiste comme celui-ci ?
Respect d'un talent novateur, quasi-totale liberté de choix artistique - la seule limite étant financière - pouvoir "consultatif" et écouté, du label et... relation humaine forte, longévité.

Il y a un côté "artisan" dans la façon dont vous organisez le répertoire du label: collecte sur le terrain dans des conditions peu évidentes, travail de studio proche de l'expérimentation, amitiés profondes avec les artistes.
C'est un artisanat culturel revendiqué, inscrit dans une économie industrielle (concurrence, distribution). C'est aussi une aventure humaine, tant pour mes interlocuteurs (artistes, réalisateurs) que pour moi.

En incluant dans votre catalogue des productions sans avenir commercial, vous prenez des risques. Cela implique t-il que vous ne vous intéressiez pas qu'à l'argent ?
D'une part, un subtil équilibre est à trouver entre la gestion quotidienne d'une entreprise, même petite, et le souci de rentabilité. D'autre part, le but avoué d'une grande partie de notre travail est de donner à entendre l'autre, surtout s'il est en danger, découvrir et faire découvrir des expressions musicales rares et différentes. Le commerce, assumé et revendiqué, est sans nul doute le moyen pour nous de tenir cet équilibre, en complétant les réseaux habituels par des réseaux spécialisés, communautaires...

Vous avez un parcours atypique dans ce métier. Vous n'êtes ni homme d'affaires, ni artiste au départ…
Je ne suis pas sûr qu'il existe un parcours typique du producteur indépendant. Pour ma part, il est vrai que je ne suis ni universitaire, ni homme d'affaires, ni artiste. Je n'ai connu ni l'itinéraire d'un enfant gâté, ni l'irrésistible ascension du prolétaire génial devenu empereur de la communication. J'ai vaguement bourlingué.

Revaloriser le patrimoine traditionnel français est une chose. Pourriez-vous nous parler un peu de cet aspect du catalogue Buda. Mise en perspective d'un patrimoine régional parfois oublié ?
Il eût été étonnant que les régions de France soient exclues du "monde". Là encore il s'agit de rencontres. Sachant que dans le domaine des musiques d'ici, un très beau travail exhaustif est réalisé par des gens comme le FAMDT (Fédération des Associations de Musiques et Danses Traditionnelles).

Quels sont vos rapports avec les médias ? Vous faut-il toujours des militants passionnés pour défendre vos choix ?
Le problème porte sur la défense et l'illustration des musiques traditionnelles, le manque de place dans la presse. Il existe cependant un groupuscule actif de journalistes qui sont un relais éventuellement utile à leur diffusion. En radio, il y a Radio France et quelques radios libres associatives. En télé, quasiment rien, hormis de temps à autre sur le câble. Quant aux critiques, j'ai le sentiment qu'ils ont fait leur éducation en même temps que nous et que ce sont souvent des compagnons de parcours.

Habib Hassan (compositeur Palestinien décidé en 96) raconte que la musique est un phénomène musical, mais pas un langage universel: "comprendre un idiome musical autre que le sien présuppose une éducation et une familiarisation avec la culture dont il est issu" écrivait-il . Qu'en pensez vous ?
Je suis tout à fait d'accord avec Habib Hassan. Je pense par ailleurs que la consommation de ce que j'appelle "la variété exotique" n'a que de faibles retombées sur les ventes de musiques traditionnelles. De même, l'accès d'un plus grand nombre aux voyages lointains n'a, selon moi, que peu d'incidence. Les musiques du monde attirent avant tout les gens qui aiment la musique.

Quelques albums parus dernièrement chez Buda : Safi de Ray Lema et les Tyour Gnaoua, Polyphonies féminines de Corse, Paixo por Buenos Aires de El Borde, chansons et musiques à danser du XVIème siècle du groupe Guilhem Audemar et Kobyals, fakirs & Bauls d’Inde.