DU GRAND PRIGENT

Lorient, le 13 août 2001 - En visite au Festival Interceltique de Lorient, la Ministre de la culture française Catherine Tasca lançait, agacée par un oiseux parisien : "Il n'y a pas que le biniou en Bretagne, voyez les bagadoù…" Eh bien, on les a vus, ces pipe-bands bretons ! Au championnat national des bagadoù (très brillamment remporté par la Kerlenn Pondi de Pontivy), dans diverses parades en ville, sur scène avec Doudou N'Diaye Rose (le Bagad Men ha tan) et dans une création, Azeliz Iza (le Bagad Kemper). Et pour clore le festival, c'est encore un bagad, celui du petit bourg de Lokoal-Mendon, qu'a invité le chanteur Denez Prigent. Le maître de la gwerz (complainte bretonne) électronique s'explique sur son spectacle, qui clôt en point d'orgue l'édition 2001 de la grande fête des Celtes.

Le chanteur breton au Festival Interceltique de Lorient

Lorient, le 13 août 2001 - En visite au Festival Interceltique de Lorient, la Ministre de la culture française Catherine Tasca lançait, agacée par un oiseux parisien : "Il n'y a pas que le biniou en Bretagne, voyez les bagadoù…" Eh bien, on les a vus, ces pipe-bands bretons ! Au championnat national des bagadoù (très brillamment remporté par la Kerlenn Pondi de Pontivy), dans diverses parades en ville, sur scène avec Doudou N'Diaye Rose (le Bagad Men ha tan) et dans une création, Azeliz Iza (le Bagad Kemper). Et pour clore le festival, c'est encore un bagad, celui du petit bourg de Lokoal-Mendon, qu'a invité le chanteur Denez Prigent. Le maître de la gwerz (complainte bretonne) électronique s'explique sur son spectacle, qui clôt en point d'orgue l'édition 2001 de la grande fête des Celtes.

Votre album Irvi est sorti au printemps 2000. Aujourd'hui, quel bilan en tirez-vous ?
L'album s'est vendu à 50.000 exemplaires et il a fait disque d'argent. On est donc bien content. Mais j'ai récemment sorti un petit disque additionnel, un quatre titres offert en plus de l'album, qui comprend notamment deux inédits en collaboration avec le Bagad Kemper et un remix du groupe anglais The Orb.

Et tout cela constitue la base du spectacle ?
Le spectacle comprend des titres d'Irvi, d'autres du disque jaune [ndlr : Me 'zalc'h ennon ur fulenn aour] et des inédits. C'est une forme de création qui part de morceaux déjà écrits sur lesquels j'invite le Bagad Roñsed Mor de Lokoal-Mendon.

Comment utilisez-vous le bagad ?
Il n'entre pas d'emblée dans le spectacle, mais progressivement. Je fais monter la tension sur un morceau intitulé les Sonneurs noirs où j'introduis d'abord les caisses claires, puis les cornemuses. C'est plus tard seulement que le bagad joue en entier, pour un final tout en puissance.

A quoi sert-il ?
Ma formation ne comprend que des instruments solistes et ils remplissent bien l'espace sonore ; le bagad intervient comme un argument supplémentaire. Parvenu à un certain point du spectacle, déjà très haut, nous avons besoin de lui pour monter encore une marche, alors que cela semble justement impossible. Et nous y arrivons grâce à la puissance hors du commun du bagad, qui apporte son énergie et son émotion. Sur la gwerz finale, les bombardes crient, pleurent, elles apportent une dimension insoupçonnée que j'ai découverte en répétition il y a quelques jours.

On voit de plus en plus de collaboration avec des bagadoù, est-ce une première pour vous ?
L'utilisation du bagad m'a été proposée par Jean-Pierre Pichard, directeur du Festival Interceltique de Lorient. Mais j'en avais eu l'idée avant, pour mon quatre titres, avec le Bagad Kemper en formation restreinte. Kemper avait déjà une création à Lorient, c'est pourquoi j'ai travaillé avec Lokoal-Mendon ; d'ailleurs, je connais bien André Le Meut qui dirige le bagad et avec qui j'ai déjà joué en fest-noz. Bref, c'est la première fois que je me produis sur scène avec un bagad complet, soit trente-huit musiciens.

N'est-ce pas une mode de plus ?
Pour un bagad comme pour un chanteur, quand on maîtrise bien le répertoire breton on se dit qu'il peut être intéressant d'aller voir ailleurs pour régénérer son style. C'est une démarche naturelle et une préoccupation importante en Bretagne où la musique est vivante et où il reste encore beaucoup de choses à inventer, aussi bien pour la gwerz que pour le bagad. C'est souvent en allant vers les autres qu'on trouve des idées nouvelles et que la recherche peut commencer. Cela prouve que la musique bretonne est en constante évolution, pas dans une boîte en verre offerte à la contemplation. Elle est vivante, contemporaine, pas folklorique et s'adapte à son temps. D'ailleurs, je suis sûr que lorsque je reviendrai au chant a capella, car j'y reviendrai, je le ferai avec une plus grande maîtrise, grâce à mes voyages musicaux.

Post-Scriptum

Mais le spectacle de Denez Prigent à Lorient ce 12 août, ne se résume pas à sa collaboration avec le Bagad de Lokoal-Mendon. Le chanteur s'y entoure de quelques solistes de poids, parmi lesquels il faut mentionner David Pasquet, ancien du groupe Ar Re Yaouank et dont la bombarde est un des piliers du concert, Jean-Charles Illien aux claviers, Sylvain Barrou à la flûte et cornemuse irlandaises, et surtout Valentin Clastrier, à la vielle électro-acoustique.

Ce martien venu de la planète des musiques jazz et contemporaines était déjà présent sur le précédent spectacle de Denez Prigent et sur son album Irvi. Mais ici, Prigent a l'intelligence de laisser ce "destructeur" - comme il se définit - glisser quelques grains de sable dans la belle mécanique du concert. Mis en vedette dès l'ouverture, Valentin Clastrier se voit aussi confier un solo déjanté, alors que le public attend son bagad déjà aligné au grand complet en fond de scène.

En somme, la table est mise, mais le gâteau sur plat faïencé ne quitte pas la desserte, quand un petit homme vert vient souiller la belle nappe blanche. Valentin Clastrier prend le public à rebrousse-poil (mélodies violées, rythmes gnangnan humiliés) et lui offre une construction sonore improbable et très hétérodoxe en pays Bas-Vannetais. Quelques-uns se prennent à murmurer dans les rangs d'un public pour le moins déconcerté, mais on a là un grand moment de musique…

Et oui, amis bretons, il n'y pas que les bagadoù en Bretagne, voyez Clastrier !

De notre envoyé spécial à Lorient Jérôme Samuel