Noir Désir

Ne nous fions pas aux apparences acoustiques. Si Noir Désir a baissé le volume des amplis, les propos du groupe sont toujours aussi acerbes. Inspiré souvent, désabusé parfois, mais puissant et nuancé… Des visages, des figures enthousiasmera les fans du groupe bordelais et interpellera n’importe quel auditeur un tant soir peu concerné par les divagations du monde.

Le groupe bordelais baisse le son et hausse le ton.

Ne nous fions pas aux apparences acoustiques. Si Noir Désir a baissé le volume des amplis, les propos du groupe sont toujours aussi acerbes. Inspiré souvent, désabusé parfois, mais puissant et nuancé… Des visages, des figures enthousiasmera les fans du groupe bordelais et interpellera n’importe quel auditeur un tant soir peu concerné par les divagations du monde.

Des G8 sanglants, le retour du sida dans les back-rooms, des boursicoteurs qui font fructifier des milliers de licenciés, les sans-papiers du GISTI (Groupe d’Information et de Soutien aux Immigrés) qui traînent encore leurs guêtres dans les administrations françaises… Connaissant l’engagement de Noir Désir et les motifs de révolte de ces musiciens à fleur de peau, on pariait sur un nouvel album qui serait une déferlante de décibels et de vindicte.

Et c’est pourtant par un paisible Enfant roi que le quatuor bordelais ouvre le bal Des visages, des figures. Au point - ne serait-ce cette orchestration toujours aussi dépouillée – qu’on prendrait la voix fluette de Bertrand Cantat pour celle d’un Tiersen ou d’un Christophe cacochyme… Stance entraînante à la gloire d’une progéniture autour de laquelle tout n’est que vanité, cette chanson est pétrie d’un amour paternel touchant.

Dès lors, on s’attend à un album plus paisible où Cantat cessera de mettre sa voix (fragile) en concurrence avec les décibels de la guitare de Serge Teyssot-Gay. Mais si les décibels ont globalement été laissés au vestiaire du studio, la révolte gronde toujours et les récriminations se bousculent au portillon. Le carnet de textes de Cantat en est plein…A commencer par celles de… Léo Ferré. Le vieil anar aurait probablement souri de contentement en voyant ses fils spirituels reprendrent Des armes. Sur fond d’orgue crépusculaire et de vent apocalyptique, la voix de Bernard Cantat déchire ce paysage musical : "Des armes, des armes, des armes/ Et des poètes de service à la gâchette / Pour mettre le feu aux dernières cigarettes / Au bout d’un vers français brillant comme une larme".

La profession de foi est dite. On ressent la révolte sourdre dans cette voix qui taquine son Ferré jusqu’au mimétisme. On sent qu’en concert, cette chanson pourrait faire des ravages d’émotions après d’un public prompt à lire entre les lignes et à saisir cet appel aux armes au pied de la lettre.

Mais contre qui tourner ces vers ? Est-ce contre "Claudia Schiffer qui dit qu’elle a même pas peur" ? (Le Grand Incendie). Est-ce contre "ce bonheur qui est partout, ça déborde même, c’est fou !" ? (Son Style 1). Il n’y a guère de réponse, si ce n’est que même les belles certitudes de ce groupe ne pèsent guère lourd dans un monde où les avions tombent sur les buildings. "Il paraît que la blanche colombe a trois tonnes de plombs dans l’aile" écrivait, prémonitoire, Cantat dans A l’envers à l’endroit. Sur ce même air, on entend les Stukas allemands vrombirent au-dessus de Guernica tandis que le chanteur clame "No pasaran…sous les fourches Caudines / A l’envers à l’endroit".

Une maille à l‘envers, une maille à l’endroit, cet album somptueux tricote et détricote, toutes les convictions et entraîne au doute. Celui cartésien de Cantat qui doute et donc est… perdu : "Pourras-tu le faire ? Pourras-tu le dire ? Tu dois tout essayer / Tu dois devenir / Tu dois voir plus loin / Tu dois revenir / Egaré en chemin, tu verras le pire / Pour trouver le sud, sans perdre le Nord / I’m lost". Lost, perdu… tout le monde l’est un peu à l’écoute de cet album et pourtant chacun s’y replongera avec délectation tant les propos de Noir Désir sont (im)pertinents, tant cette musique nimbée d’un indicible espoir, d’une colère contenue et d’une révolte réfrénée nous est familière et nous séduit.

Comme nous est familière la voix de Brigitte Fontaine qui apparaît sur l'opus final, une diatribe de plus de vingt-trois minutes à base de saxophone hurlant (celui du Hongrois Akosh), de tronçonneuse instituée en instrument à cordes et chaînes ! Fontaine et Cantat fustigent en chœur L’Europe : "Maquerelle des ballets roses/( …)Europe des lumières et des ténèbres /… au charme technocrate… " Vieux continent, entité monstrueuse est boursouflée à laquelle Noir Désir s’adresse et conclut en ces termes : "Quelque chose est resté en travers de la gorge / Et nous voulons cracher, c’est la moindre des choses / Mais vous pouvez, Madame, vous adresser à nous / Car tout n’est pas perdu, non ! Tout n’est pas perdu de vos mythes d’aurore / Ici le soleil brille pour tous / Et on y croit !".

Noir Désir Des visages, des figures (Barclay) 2001