Montand, 10 ans d'absence

Après Gainsbourg et Brassens, cette année marque aussi les dix ans d'une autre disparition marquante : celle d'Yves Montand mort le 9 novembre 1991. Certes, il n'était ni auteur ni compositeur, mais son talent d'interprète valait bien une création. Mercury/Universal sort un coffret souvenirs, connus ou soi-disant inédits, qui nous remémore la chaude voix de Montand.

Un coffret pour se souvenir

Après Gainsbourg et Brassens, cette année marque aussi les dix ans d'une autre disparition marquante : celle d'Yves Montand mort le 9 novembre 1991. Certes, il n'était ni auteur ni compositeur, mais son talent d'interprète valait bien une création. Mercury/Universal sort un coffret souvenirs, connus ou soi-disant inédits, qui nous remémore la chaude voix de Montand.

Lorsqu'Yves Montand disparaît le 9 novembre 1991, il travaille ardemment à la préparation d'une nouvelle série de récitals prévue pour le mois de mai 1992 à Bercy. Après la naissance de son fils Valentin en 88, Montand a retrouvé l'envie de remonter sur scène. Il fait même des essais de voix et de son en 89 au Grand Palais. A Valentin, il souhaite montrer ce qu'est le music hall. Il n'en aura pas le temps. C'est vrai qu'à l'aube des années 90, les plus jeunes n'ont guère idée de l'impact que le Montand chanteur put avoir des années auparavant, en particulier dans les années 50.

De Montant à Montand

Cet interprète unique a atteint les sommets du vedettariat à travers une carrière merveilleusement contée dans la biographie de Hervé Hamon et Patrick Rotman (Tu vois, je n'ai pas oublié / Le Seuil 1990). Polyvalent brillant, il fut une star du cinéma, un artiste engagé et bien sûr, un chanteur. Plus encore qu'un Aznavour, son nom est un symbole de la France, de la séduction, de l'art du music hall à l'ancienne, à la fois démodé et intemporel.

Avant d'être un crooner à la française, Montand débute comme amuseur et fantaisiste. Il naît italien sous le nom d'Ivo Livi en 1921 et est naturalisé français à l'âge de 9 ans après que son père Giovanni s'est installé à Marseille pour fuir le fascisme. Le monde du spectacle le fascine dès l'enfance. Il fait ses débuts à 17 ans sous le nom de Montant (avec un 't') sur la scène marseillaise du Vallon des Tuves. Cette grande bringue un peu gauche chante, danse, imite les stars de l'époque, amuse un public réputé impitoyable avec les débutants.

Dès 1939, Montand crée sa chanson fétiche, Dans les plaines du Far West, sur la scène de l'Alcazar, haut lieu de la cité phocéenne. De ce jour, le fantaisiste se concentre sur le chant avec, déjà, tout le perfectionnisme qui fait aujourd'hui partie de sa légende : choix précis des chansons, incessant travail sur la gestuelle, la prononciation, le rythme. Grâce à son tourneur de l'époque, Audiffred, il écume, en deuxième ou troisième partie, les grandes salles parisiennes d'après-guerre : l'ABC, l'Alhambra et l'Etoile.

Le haut de l'affiche

En quelques années, les rencontres déterminantes se multiplient. Piaf l'habille de noir, corrige quelques maladresses et accessoirement, tombe amoureuse de lui. Bob Castella et Henri Crolla, deux musiciens issus du jazz et, comme lui, d'origine italienne, l'accompagneront longtemps (jusqu'à sa mort en 60 pour Crolla, jusqu'au dernier récital de Montand pour Castella). Le poète Jacques Prévert lui écrit d'innombrables chefs-d'œuvre (En sortant de l'école, Sanguine et bien sûr, les Feuilles mortes).

A partir de son premier vrai one-man-show en 1951 à l'Etoile, chacun de ses récitals est un triomphe. On se bat pour le voir. L'ancien jeune homme empoté, issu du prolétariat, est devenu un irrésistible artiste au regard et au sourire dévastateurs, adulé de l'intelligentsia. Il tourne dans le monde entier, de l'URSS (1956) aux Etats-Unis (1959 et 1961) et au Canada (1959), en passant par le Japon (1961/62), Israël (1959), en Angleterre (1962). Deux cent mille spectateurs courent le voir pendant les six mois qu'il passe à l'Etoile au cours de l'hiver 1953-54. Inutile de dire qu'en 1981, à l'annonce de son retour à l'Olympia après 13 ans (excepté un concert unique en 1974 au profit des réfugiés chiliens), c'est un événement. Ces retrouvailles avec le public font le tour du monde via une tournée internationale de grande ampleur. Montand est un monument.

Inédits… en CD

Pour une maison de disques comme Mercury/Universal qui a hérité du richissime fonds Philips dont fait partie le catalogue Montand, un anniversaire de décès (5, 10, 20, 100 ans…) a une incontournable facette commerciale. Mais le travail de mémoire est louable, voire utile. En ce qui concerne Montand, il s'agit d'un coffret sorti le 6 novembre : quatre CD, 97 plages, le tout intitulé Inédits, Rares et Indispensables. Comme l'indique le titre, le contenu, entièrement remasterisé et nettoyé, se veut une présentation en trois volets. Mais le classement, s'il y en a un, n'est pas toujours évident à suivre.

Le qualificatif "indispensable" semble convenir à l'intégralité du coffret et en particulier aux "tubes" tels les Feuilles mortes ou A bicyclette. "Rare" s'applique à de nombreux morceaux inexplorés : versions moins connues (celles du Théâtre de l'Etoile en 1959) ou jamais sorties en France (trois chansons en italien parues en 1992 chez Polygram Italie). Idem pour le titre Chanson perdue entendu seulement jusque-là sur un 45-tours quatre titres en 1964 et sur une compilation en 1974. Mais c'est l'argument "inédit" qui semble caduque puisque aucune chanson, dans ce coffret, n'a jamais paru sur un disque. En revanche, quelques-unes sont présentes pour la première fois sur un CD. Est-ce cela que Mercury entend par "inédit" ?
Parmi eux, on trouve des passages du récital au Metropolitan Opera de New York en 1982 (mais l'absence d'applaudissements fait douter du live), quelques titres de l'album Montand chante Mc Neil ou encore des morceaux de Montand 7 sorti en 1967 où il interprète les poètes : les Tuileries (Victor Hugo/Colette Magny), Je me souviens (Aragon/Philippe Gérard) ou la Colombe de l'arche (Robert Desnos/Michel Legrand).

De plus, le dossier de presse annonce, par exemple, que le titre Qui luxure, générique du film Trois Places pour le 26 (Jacques Demy, 1988) est un inédit en CD dans la version a capella. Ont-ils écouté ? D'une part, la version est la même que celle qui existe en CD depuis quelques années, d'autre part, elle est accompagnée au piano ! Bref, du rare oui, mais de l'inédit au sens strict, pas vraiment. La promo vante enfin la première parution de l'intégralité du concert Olympia 81. Mais les seules plages qui n'étaient jamais parues nulle part, sont quatre petites plages instrumentales, quatre "interludes". Le bonus est maigre mais l'argument promotionnel est fort…

De toute façon, unique

Pour mémoire, Universal avait sorti en 1997 un album de réelles trouvailles : Plaisirs inédits. On pouvait y entendre des titres que Montand préparait pour son retour sur scène, presque des copies de travail. Des chansons nouvelles dont Valentin. Des reprises inédites de standards américains (Someone to watch over me, des frères Gershwin) ou français (Ah! Si vous connaissiez ma poule, de Maurice Chevalier). Des versions nouvelles d'anciens titres tel 1947 signé Jorge Semprun et Philippe Gérard (paru sur un 45 tours en 1978). Et sa merveilleuse adaptation du titre de Pierre Barouh et Anetta Vallejo, Au Kabaret de la dernière chance, une des rares chansons modernes qu'il a chantées. Son répertoire peu renouvelé reflétait effectivement un certain fossé entre cet homme et les courants musicaux plus récents. David Mc Neil est sans doute celui qui a le plus rajeuni un catalogue très classique. Plaisirs inédits, presque passé inaperçu à sa sortie, offrait donc pourtant du nouveau.

Mais nouveau ou pas, inédit ou non, la voix et l'univers musical d'Yves Montand, la justesse de ses interprétations, son humour un rien cabotin, son élégance, sont une source de plaisir dont on ne se lasse pas. Ce coffret, en outre enrichi d'un livret biographique très bien illustré et de six entrevues (de Montand et ses proches) enregistrées à l'issue de la générale à l'Olympia le 13 octobre 1981, est sans aucun doute l'occasion de plonger avec émotion dans une passionnante page de la chanson.