Le monde parle de Bécaud

Touts les gazettes l'écrivent : Gilbert Bécaud était l'un des rares chanteurs français à avoir connu un réel succès hors des frontières de son pays. Petit tour du monde de la cyber-presse au lendemain d'une disparition évoquée, depuis quarante-huit heures, dans toutes les langues.

Revue de presse internationale

Touts les gazettes l'écrivent : Gilbert Bécaud était l'un des rares chanteurs français à avoir connu un réel succès hors des frontières de son pays. Petit tour du monde de la cyber-presse au lendemain d'une disparition évoquée, depuis quarante-huit heures, dans toutes les langues.

"Il faut dépasser les limites. A quoi sert d'être une star en France si les Hollandais et les Suisses ne me connaissent pas". Avec ce mot d'ordre, il ne perdit aucune occasion de se faire connaître au-delà des frontières françaises et il voyagea partout dans le monde suivant le sillage de ses chansons. Comme le rappelle Gabriel Senanes dans le quotidien Clarin de Buenos Aires, Bécaud n'a jamais économisé ses forces pour courir les music hall du monde entier. Si d'innombrables supports de presse, parfois les plus prestigieux (New York Times, El Mundo et El Pais de Madrid, Uno mas Uno de Mexico), reprennent simplement les dépêches d'agences, d'autres se sont fendus d'articles, parfois conséquents, honneur dont bénéficient peu d'artistes français.

Chansonnier, Baladin, Crooner

Les qualificatifs pleuvent sans forcément se ressembler : "chansoniere" en Argentine (Clarin), "le roi des chansonniers" (à la Une du Corriere della Serra), "crooner" aux Etats-Unis (San Francisco Gate), "balladeer", terme intraduisible, sans doute proche de 'baladin' (The Guardian) ou plus simplement, de "chanteur populaire". CNN annonce que "la France pleure Monsieur Dynamite", un des nombreux surnoms du chanteur, parmi lesquels la chaîne d'information américaine rappelle le mémorable "Champignon atomique"... Mais selon les mots de l'Agence de Presse Allemande, tous s'entendent pour dire qu'il était "une des dernières stars internationales de la chanson française" et que "maintenant, il ne reste qu'Aznavour". Ce dernier est celui auquel on le compare le plus, mais certains évoquent Trenet : "successeur" (Le Devoir de Montréal), "Héritier le plus direct" (Le Soir de Bruxelles). Ou plus curieusement, Guy Béart (San Francisco Gate). Selon The Guardian, de tous ces artistes français qui ont rayonné dans le monde, "Bécaud avait la plus large influence internationale" parfois surnommé le "Franck Sinatra français". Dans le quotidien britannique, The Independant, James Kirkup qualifie Bécaud de "l'une des premières pop stars des années cinquante en France".

Cette soit disant influence bi-latérale entre l'Amérique et la France, Michael Freedland du Guardian en parle dès la première ligne de son article : "La musique française populaire de la fin des années 50 et du début des années 60 a eu une influence dépassant ses frontières, particulièrement sur les principaux 'balladeers' américains et anglais". Très étonnant de lire ça sur une époque où la chanson française était largement investie par les sonorités rock'n'roll puis pop...

Souvenirs des uns et des autres

En Belgique, où les hommages sont fervents, Jacques Mineur de la Libre Belgique raconte comment Bécaud, "attaqué par un cancer généralisé, se réfugiait (...) dans sa péniche verte (...)", qu'il "croyait toujours qu'il allait s'en sortir comme il avait réussi à vaincre un premier cancer en 1998". Mais, les articles reviennent forcément sur une dimension locale, voire parfois individuelle, de cette disparition. Francis Matthys dans le même journal évoque un Bécaud avec lequel "souffla un vent de folie qui précéda l'ouragan rock'n'roll.(...)" Il rajoute : "Combien de fois ne vit-on pas nos Ancienne Belgique, nos Palais des Beaux-Arts debout, acclamant cette tornade en complet bleu et cravate à pois blancs ?" Dans la même veine de souvenirs, Luc Honorez, fils d'un pianiste de bar, parle dans Le Soir de "mon copain, mon ami" et écrit : "Il enthousiasma le populo de l'Inno (salle bruxelloise, ndlr) qui fut un des premiers à le découvrir. (...) Après leur prestation, papa et Bécaud allèrent boire une bière. Quelques bières. Beaucoup de bières." Luc Honorez finit en évoquant un homme irascible, que "la moindre question dérangeante mettait en rogne et dirigeait vers sa bouteille de whisky."

Toujours dans Le Soir, Thierry Coljon évoque aussi ce Bécaud qui "souffrit beaucoup" du fait que "cette gifle donnée à un journaliste qui participait à un sketch (à la télévision française, ndlr), lui [a] fait un tort énorme". Il cite à ce propos les paroles du chanteur : "Cette réputation est vachement dure à gérer. Je ne sais pas d'où ça vient sinon de mon tempérament méditerranéen." Coljon donne la parole en revanche à Julot Verbeek, ami de Brel et producteur, qui "devait, à 80 ans passés, s'occuper de la prochaine tournée de "Monsieur 100.000 volts". D'après Coljon, Julot infirme la fameuse réputation de Bécaud : "Irascible lui ? Bien au contraire, moi qui étais habitué aux caprices de Trenet, Bécaud était on ne peut plus sympathique."

En Suisse, la dépêche Associated Press signée Jean-Jacques Michelet rappelle que Gilbert Bécaud "était un ami du Valais" où il avait un chalet à Icogne, sur la commune de la station chic de Crans-Mantana. On apprend qu'il s'était initié "aux joies du ski-bob", qu'il avait été "nommé 'bourgeois d'honneur'", que "la messe de Noël qu'il avait chantée en 1973 (...) reste un grand souvenir (...)" ou qu'il avait un jour fait "venir son piano par la voie du ciel". Les voies du ciel, Bernard Léchot y revient sous un autre angle sur le site Swissinfo.org en évoquant un Bécaud "mystique révolté" dont le répertoire est hanté par "Dieu et la mort" à travers les chansons Les Croix, Kyrie ou Dieu est mort.

Bécaud et l'Amérique

Le Québec, bien sûr, rend hommage, avec ses mots, à Bécaud. Odile Tremblay dans Le Devoir de Montréal parle de "sa bouille jovialiste et de son énergie proverbiale", raconte qu'il préfère la scène "à l'action d'endisquer". Elle le considère plutôt comme "un baladin qu'un immense chanteur" mais ne manque pas de rappeler qu'à l'instar de nombreux autres chanteurs français, "Gilbert Bécaud était un peu des nôtres. Il travailla avec le violoneux Paul Cormier, dit Monsieur Pointu". Lequel Monsieur Pointu donna naissance à une chanson portant son nom et qui selon Jacques Mineur dans La Libre Belgique"était la "propre chanson préférée" de Bécaud. Anne-Marie Voisard, dans Le Soleil de Québec, confirme que "Bécaud était un habitué du Québec" venu "dès 1951, comme accompagnateur de Jacques Pills" et dont le "dernier spectacle remonte à 1998".

Ses chansons sont aussi commentées. Bien sûr, tous les journaux reviennent sur les versions anglaises de Et maintenant (titre repris par Carl Sigman, collaborateur de Sinatra, qui le traduisit par What now my Love) ou de Je t'appartiens (transformé en 1957 en Let it be me par Mann Curtis) sur lesquelles repose presque exclusivement sa renommée internationale. Ces titres furent chantés par des super stars telles Elvis Presley, Bob Dylan, Aretha Franklin, Sonny and Cher ou Liza Minnelli, sans doute attirées par ces "chansons si typiquement françaises" comme les qualifient l'auteur d'une dépêche de l'agence Reuters. Mais cette reconnaissance anglo-saxonne connaît des bémols. A commencer aujourd'hui par la rareté des évocations de Bécaud dans les journaux américains. De plus, si tout le monde rappelle que la comédie musicale de Bécaud, Madame Roza, écrite en 1987, n'a jamais été jouée en France mais fut montée à New York, Michael Freedland du Guardian rappelle un détail peu évoqué par ailleurs : "Roza, écrit avec le librettiste anglais Julian More, a fermé ses portes après seulement douze représentations à Broadway." Et si les relations Bécaud Amérique avaient été moins bonnes que le veut la légende... Thierry Coljon raconte dans Le Soir que "aux Etats-Unis, a longtemps tourné un spectacle intitulé Bécaud Tonight (...). Réaction de l'intéressé : Je ne l'ai pas vu et ça ne m'intéresse pas !"

Ce que laisse Bécaud

Du côté russe, la presse semble avoir oublié Nathalie ("La place Rouge était vide / Devant moi marchait Nathalie") et son auteur, alors que cette chanson a pourtant donné lieu à maintes reprises du temps de l'URSS. Mais une dépêche AFP du correspondant à Moscou rappelle que le Café Pouchkine célébré dans cette célèbre chanson, n'existe pas. Et qu'un lieu du même nom fut inauguré en 1999, "les responsables du restaurant se [refusant] à toute déclaration quand on leur demande si la chanson de Gilbert Bécaud est pour quelque chose dans leur succès fulgurant".

Enfin, La Stampa italienne remémore le temps où "la grandeur française (en français dans le texte, ndlr) déployait ses tentacules jusqu'ici en Italie, que le français s'apprenait à l'école et que la musique anglo-saxonne était quelque chose d'incompréhensible (...), chaque apparition de Bécaud, dans des shows étincelants de la télé en noir et blanc, était très populaire." Bécaud semble donc appartenir à un passé jamais modernisé ni rajeuni, tel que le veut souvent l'image que la presse internationale donne de la chanson française. Pourtant, l'homme aux 400 chansons ne regardait plus le passé comme il en témoigne lui-même dans la conclusion de La Libre Belgique : "Ne comptez pas sur moi pour écrire mes mémoires. Je n'ai pas de mémoire. Rien que des projets."