Hasna el Becharia

De Béchar, ville coloniale du Sahara algérien, on connaissait Alla, superbe virtuose du oud et le groupe Gaâda Diwane. Voici maintenant Hasna el Becharia qui, à 51 ans, vient de sortir son premier album, Djazaïr Johara. Un opus frémissant de rythmes tourbillonnants.

La rockeuse du désert

De Béchar, ville coloniale du Sahara algérien, on connaissait Alla, superbe virtuose du oud et le groupe Gaâda Diwane. Voici maintenant Hasna el Becharia qui, à 51 ans, vient de sortir son premier album, Djazaïr Johara. Un opus frémissant de rythmes tourbillonnants.

Hasna el Becharia ou quand tradition rime avec modernisme. On avait pu découvrir son style si particulier au festival Femmes d'Algérie, cinq nuits d'un destin, au Cabaret Sauvage à Paris, en janvier 1999. Programmée au départ pour un seul concert, elle s'était finalement produite tous les soirs. Le public, les organisateurs et certains artistes, tout le monde avait craqué pour elle. (Le DJ Fred Galliano l’invitera sur un remix de Sawt el Atlas et à de son concert au festival Jazz à Vienne).

Débarquée en France deux jours avant le début de la manifestation, elle était alors totalement absente des bacs des disquaires (beaucoup de producteurs algériens s'étaient usés les nerfs à la persuader, sans succès, d’enregistrer). Hasna el Becharia arrivait pourtant précédée d’une réputation d'héroïne, chez elle et de femme au caractère fort.

Quelques jours après la sortie de son album Djazaïr Johara, elle vient à nouveau de faire sensation aux Belles Nuits du Ramadan, le festival organisé par le Café de la Danse à Paris. Celle que l'on surnomme aujourd'hui à Bechar "La rockeuse du désert" avait pourtant longtemps animé, banquets et mariages, jusqu'au jour où, troquer son luth contre une guitare électrique, avait donné un nouveau tournant à sa vie… Rencontre.

RFI Musique : Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant d’enregistrer ?
Hasna el Becharia : On me l’a proposé mille fois mais j’ai toujours refusé. Je connais une fille qui avait fait une cassette et n’a pas eu un sou. Je ne voulais pas vivre la même chose. Pas question de me faire avoir.

Racontez-nous votre enfance.
Je suis née en 1950 à côté de Béchar, où mon père, Marocain, est venu s’installer vers l’âge de 20 ans avec mon grand-père. Ils animaient tout les deux des Diwanes (réunion musicale et spirituelle, ndlr). Ils étaient d’Arfoud, dans le Sud du Maroc, ma mère, elle, est de Béchar. J’entendais tout le temps mon père jouer du guembri. L’école ne m’intéressait pas trop. Je ne rêvais que de guembri et de guitare. Mon cousin Mohamed m’en prêtait une. Je lui donnais une pièce de monnaie et dès que mon père partait au travail – il ne voulait pas que je touche à cet instrument - je commençais à jouer toute seule dans mon coin, perchée sur les terrasses. Je chantais Bismillah, des louanges à Allah et reprenais aussi Enrico Macias. Un jour mon père est parti, s’est marié avec une autre femme. Je suis restée seule avec ma mère, mon frère et ma sœur. Il n’y avait rien à manger. Une femme m’a alors proposé de travailler dans les mariages. J’ai essayé… Ça a marché. Je chantais le raï de Cheb Hasni, des Marocains comme Abdelhadi Belkhayat et d’autres. Aucune chanson de moi.

Comment en êtes-vous venue à la guitare électrique ?
Je jouais du luth dans les mariages. Mais j’ai remarqué que les gens ne m’entendaient pas quand il y avait trop de bruit. Quelqu’un m’a conseillé d’acheter un amplificateur. Je suis parti à Oran, suis revenue avec un ampli et une guitare électrique ! Tout a changé alors et après je n’ai plus jamais lâché la guitare.

Dans ce premier album, il y a des reprises d’airs traditionnels mais également plusieurs titres de vous. Quand avez-vous commencé à faire vos propres compositions ?
Je reprends des traditionnels gnaoua, des traditionnels marocains comme Radi Braïde, qu’avait rendus célèbres le groupe Lem Chaheb dans les années 70. Quant aux chansons, j’ai commencé très tard à en composer. Essentiellement à mon arrivée en France. Là-bas, il y avait trop d’«histoires». Des gens venaient m’embêter sans arrêt à la maison, ne voulaient pas que je prenne ma guitare, ils étaient jaloux parce que, soi-disant, je leur prenais leur travail. D’autres étaient agacés car je recevais des femmes célibataires, ou abandonnées avec leurs enfants. Ils disaient que je buvais, que j’étais une femme de mauvaise vie, me salissaient, ignorant que moi, j’ai un cœur pour faire le bien. Parfois quand je jouais, dehors le soir, je recevais des pierres. En repensant à tout cela, j’ai envie de pleurer. Ici je suis tranquille, je peux composer, penser mes propres chansons. J’y remercie Dieu de m’avoir donné la vie, j’évoque la méchanceté des hommes, je raconte mon histoire… Mon mari m’a laissé avec ma fille qui n’avait que huit ans. Elle en a vingt-six aujourd’hui. Comme son frère, elle vit à Béchar, n’a pas envie de venir en France. Je ne suis pas retournée chez moi depuis 1999. Je vais y aller un jour, parce que mes enfants me manquent, mais je reviendrai ici. C’est trop compliqué là-bas.

Qu’est-ce que vous appréciez le plus en France ?
La liberté. Ici, je fais ce que je veux. Lorsque j’ai débarqué à l’aéroport en 1999, j’ai demandé : ça y est, on est à Paris ? Quand on m’a répondu oui, j’ai allumé une cigarette. A Paris, j’adore passer du temps dans le métro, même si je n’ai rien de particulier à y faire. Il y a de la vie dans le métro, des gens qui bougent. Cela me plaît et on y fait des connaissances. J’aime aussi beaucoup me promener à Barbès. Au moment du Ramadan, il y a toujours des gens qui viennent du pays. Des habitants de Béchar notamment, que je n’ai pas vus depuis longtemps. Ils me donnent des nouvelles de chez moi.

Hasna el Becharia Djazaïr Johara (Indigo / Harmonia Mundi) 2001