Au bon plaisir de Juliette

Depuis une quinzaine d’années, Juliette construit une oeuvre dont les forts parfums n’ont guère de voisins dans la chanson française. Audace, ampleur du personnage, gourmandise de verbe, faconde, humour : on était depuis longtemps enthousiaste et voici qu’elle pousse encore les feux.

Nouvel album, Le Festin de Juliette

Depuis une quinzaine d’années, Juliette construit une oeuvre dont les forts parfums n’ont guère de voisins dans la chanson française. Audace, ampleur du personnage, gourmandise de verbe, faconde, humour : on était depuis longtemps enthousiaste et voici qu’elle pousse encore les feux.

Avec Le Festin de Juliette, elle atteint des sommets de fantaisie, d’invention, de raffinement, entre chanson d’amour presque classique Impatience, hédonisme délirant La Paresse, Il n’y a pas de plaisirs superflus et croquis d’actualité Retour à la nature. Venant après la sortie d’un long box de trois CDs résumant sa carrière, Le Festin de Juliette (chez Polydor) marque sans doute une étape dans la carrière de la plus délicieusement ronde des chanteuses françaises.

RFI Musique : Il y a plusieurs événements très neufs autour de ce nouvel album : vous en revendiquez l’écriture à peu près complète, vous entrez chez Polydor, un label d’Universal, le géant mondial du disque…
Juliette :
J’avais vraiment envie de réécrire des chansons moi-même, paroles et musique. Ça prend un temps infini et on rêve qu’en tournée, dans les chambres d’hôtel, entre deux concerts, on écrit des chansons. Tu parles ! Entre deux concerts, on se repose, on n’a pas envie de parler de chanson. Et si je ne donne pas de concerts, je ne gagne pas d’argent. Il m’a été possible de m’arrêter, d’un point de vue financier, parce que Polydor a financé une année pendant laquelle j’ai pu écrire un disque. Mais ce n’est pas pour une question d’argent que j’ai signé chez eux : je n’ai pas de budgets hollywoodiens, je ne change pas ma façon de travailler ni l’équipe qui est avec moi depuis longtemps. La différence est qu’en termes de distribution ou de pouvoir médiatique, on monte d’un cran. Je suis arrivé avec mon bagage personnel, on m’a laissé carte blanche – et même mieux encore. Je ne voulais pas qu’on me balance un directeur artistique qui me dise qu’il me voit bien avec une pochette rose et un décolleté bleu électrique : j’ai fait la direction artistique, j’ai enregistré avec mes musiciens, dans le studio où j’ai enregistré tous mes disques. Le seul luxe, ça a été d’avoir un peu plus de temps : un mois de studio plutôt que quinze jours d’habitude.
Chez Polydor, j’ai signé avec Jean-Philippe Allard, qui est un directeur de label qui aime le jazz. Et aimer le jazz à notre époque, ce n’est pas n’importe quoi : c’est aimer les musiciens, avoir avec eux des rapports différents. Le premier boulot que j’ai fait chez Polydor a été pour le disque Les Oiseaux de passage (l’hommage de ses cadets à Georges Brassens) ; j’ai expliqué ce que je voulais faire sur La Complainte des filles de joie, il m’a mis dans les mains de Laurent Cugny, ce qui est quand même formidable !


Est-ce qu’écrire musiques, paroles et arrangements apporte beaucoup de changements à votre écriture ?

Jusqu’à présent, j’écrivais au piano à partir du texte. Puis je corrigeais le texte ou le faisais corriger par l’auteur pour qu’il s’intègre à la mélodie, et enfin j’écrivais au piano un début d’arrangement. Là, j’ai appris à me servir un peu mieux des logiciels et de mon ordinateur. Je me suis mise à écrire des parties d’arrangements en même temps que la mélodie et le texte, j’ai travaillé verticalement. Dès le début de l’écriture, je suis passée par l’interprétation, par l’arrangement, des phases qui en général viennent en dernier. Avant même de savoir de quoi allait parler Garçon manqué, j’avais le petit duo marimba-vibraphone du début. La versification très irrégulière du texte (des vers de trois pieds, puis deux pieds, sept pieds et trois pieds) est venue de la musique. Et le passage où l’on n’entend que les percussions à la Indiana Jones ou à L’Oreille cassée m’a suggéré les scènes d’aventure. J’avais depuis longtemps le sujet d’une chanson qui raconte que le Diable est une femme. En même temps que j’ai écrit le texte de L’Eternel féminin, j’ai fait cet arrangement évoquant une forge qui ne s’arrête pas, comme une chaudière de cargo qui fait penser aux enfers, et en même temps le refrain doucereux, insinuant, pour dire que la femme est un serpent.

Vous avez aussi travaillé certains textes avec Bernard Joyet.
Par exemple, je me suis régalée avec Un ragga abscons. Avec Bernard Joyet, nous avons ouvert les dictionnaires et noté plein de mots ayant trait au langage. Mon idée première était de faire une chanson en français qu’on ne comprendrait pas en l’écoutant. On m’a souvent fait remarquer qu’il y avait dans mes chansons des mots incompréhensibles par le commun des mortels, alors là, j’ai mis le paquet. C’était trop facile de faire un traité de médecine ou un texte sur la marine à voile que personne n’aurait compris. Donc, les mots rares que l’on peut utiliser pour parler d’une conversation courante sont forcément des mots tombés en désuétude. Bernard Joyet m’a fait un joyau : ce qu’il m’a apporté chantait déjà, avec toutes ses assonances. Je pensais que je n’arriverais pas à la retenir, alors que c’est la première dont je me suis souvenu. Mais, malgré la traduction que m’en a faite Bernard, je ne suis pas tout à fait sûre de ce que je raconte.

Ces dernières semaines, pour les premiers concerts de votre nouvelle tournée, on vous a vu blonde. Pourquoi ?
Je me suis teinte pour jouer dans Carnages, le premier long métrage de Delphine Gleize, qui a fait une belle carrière dans le court métrage. Je n’apparais que quelques minutes mais, vu ce qu’elle m’a fait faire, on devrait me repérer. J’ai le rôle d’une barjot, entre le gourou et le psychothérapeute, qui anime des séances de rebirth. Les stagiaires sont dans une piscine et elle, en robe de soirée, leur fait pousser le cri primal. Je descends dans l’eau en robe longue pour bercer Chiara Mastroianni.

Juliette Le Festin de Juliette (Polydor) 2002
Tournée : le 22 février à Chécy, le 2 mars à Saint-Louis, le 16 Montpellier, du 19 au 24 au Casino de Paris.