Algériennes et chanteuses

Femmes de spectacles, chanteuses, comédiennes, Biyouna et Djura sont avant tout deux artistes algériennes. La première née au cœur d'Alger, n'a quitté pour la première fois son pays que récemment. L'autre, enfant de Kabylie, a plutôt vécu en France. Alors qu'elles sortent chacune un album, revenons sur les parcours riches et denses de ces deux femmes si différentes.

Ou les parcours parallèles de Biyouna et Djura

Femmes de spectacles, chanteuses, comédiennes, Biyouna et Djura sont avant tout deux artistes algériennes. La première née au cœur d'Alger, n'a quitté pour la première fois son pays que récemment. L'autre, enfant de Kabylie, a plutôt vécu en France. Alors qu'elles sortent chacune un album, revenons sur les parcours riches et denses de ces deux femmes si différentes.

BIYOUNA
Une Algérienne libre

Sur la pochette, une femme en tailleur noir, sandales de luxe et cheveux défaits se cache sensuellement le visage. Sur le CD, une base électro, une voix cassée, un débit entre chant et diction, qui mêle français et arabe dans la même phrase, telle une seule langue... Mais qui est cette cousine algérienne de Brigitte Fontaine et de Juliette Gréco ? Une star dans son pays nous dit-on. Une star née à Alger, dans le quartier de Belcourt, il y a une cinquantaine d'années, alors que la France était encore maîtresse du territoire. Orpheline de père à 8 ans, la jeune femme déjà fantasque, fascinée par le monde du spectacle, brise très vite une certaine tradition en courant les auditions ou en dansant dès 17 ans pour des orchestres féminins ou dans les cabarets de la capitale algérienne, le Copacabana ou le Koutoubia. Pour la starlette de la télé et du cinéma, tout démarre vraiment lorsque le réalisateur Mustapha Badie (décédé en 2001) l'engage pour le rôle de Fatma dans la très populaire série télévisée Dar Essbitar (La Grande maison). Puis, ce sera la série El Hariq (L'incendie) vers 1970 qui fait d'elle une personnalité incontournable de la culture populaire de son pays. Comédienne très aimée, Biyouna n'a de cesse depuis de mener une carrière étonnamment libre. Elle est en particulier la première femme humoriste en Algérie, auteur de sketches décapants sur l'amour et la vie quotidienne.

L'histoire de Raid Zone n'est pas moins atypique. En 1999, après 30 ans de métier, la comédienne sort pour la première fois de son pays pour tourner un film au Maroc, le Harem de Mme Osmane de Nadir Mokneche dont elle chante le générique. Il n'en faut pas plus pour qu'un musicien parisien, au patronyme de série B, John Bagnolett craque sur une voix jamais exploitée. Pour elle, il compose quelques titres. La comédienne est convaincue, d'une part par l'enthousiasme du Français, puis par cette musique qui tape dans le mille : moderne, festive, mariant trip hop urbain et images d'Orient. Le tout étant assez proche de ce que peut faire un Rachid Taha. Elle écrit trois textes. Un an plus tard, l'album est enregistré.

Symboliquement, la première chanson du CD, Pamela, parle des femmes en souffrance. Celles d'Algérie et d'ailleurs. En français, arabe et même anglais, elle chante Dieu (Le Solitaire), les profiteurs (Elli Heb Slahou) mais surtout des textes au sens obscur, dans lesquels elle semble confier des douleurs intimes (Maoudlik, Ah Delleli). Cette fan de chanson qui dans sa jeunesse algéroise écoutait les radios françaises, Edith Piaf, puis après l'indépendance, Patricia Carli ou Christophe, son chouchou, réalise enfin son rêve : être une diva. Elle l'a déjà prouvé sur la scène du Cabaret Sauvage en novembre 2001. Le spectacle risque d'être à nouveau total au New Morning ce soir. Avant d'autres films, d'autres disques (elle a signé un contrat pour cinq albums avec Warner) et une tournée qui devrait la mener du Canada au Japon.

Catherine Pouplain

Raid Zone (Warner) DJURA
Déplacer les montagnes de douleur

Née dans un petit village des montagnes du Djurdjura en Kabylie à la fin des années 40, Djura est arrivée en France à l’âge de 5 ans avec son père. Habitant à Belleville, elle s’est toujours définie comme "petite Française d’adoption". Mais elle a dû rompre avec sa famille qui l’a empêchée de choisir une carrière artistique. Djura s’est d’abord livrée à travers le cinéma ; son premier film comme réalisatrice, sous le nom de Djouhra Abouda, Ali au pays des merveilles en 1976, donnait la parole à un manœuvre maghrébin, alors plutôt condamné au mépris et au silence dans une France indifférente. Puis, cette fille d’ouvrier a aussi écrit des livres fortement inspirés par son histoire, comme le Voile du silence en 1991 qui retrace le parcours d’une jeune Kabyle condamnée à mort pour avoir pris un Français pour compagnon.

Mais c'est la musique qui la fait connaître. En 1977, à Paris, elle forme le groupe Djurdjura, un trio qui explore les rythmes et mélodies de sa terre natale tout en les mariant avec des instruments occidentaux et des influences jazz-rock : "Personne ne parlait encore de world music", souligne Djura. "Notre but était avant tout de faire émerger des revendications concernant la condition des femmes tout en fusionnant des influences musicales". Presque vingt ans plus tard, Djura n’a pas changé. Ses chansons non plus. En berbère ou en français, elles parlent toujours de femmes, de liberté, d’amour, d’Algérie et de joie et de douleur, avec le désir que la musique panse les plaies. "Alger a soif de prière/ Elle a envoyé ses enfants à la guerre/ humiliée, méprisée, déifiée/ Oubliée, Piétinée/ Elle est la femme/ (...) je vais te parfumer de sons berbères/ D’une musique sans frontière/ Pour que demain/ Ton cœur ne soit pas amer", chante-t-elle aujourd’hui.

La musique de Djura évolue cependant vers le XXIe siècle même si les thèmes restent presque immuables. Ce nouvel album vogue autant vers le classique, les violons, le chant vocal pur ou la musique berbère que vers l’électronique, le reggae ou la salsa. Uni-vers-elles serait-il un peu trop universel ? "J’ai essayé de faire un album qui ressemble à ce que j’aime écouter avant tout. Mes goûts musicaux sont très vastes," explique Djura. "En chanson française, par exemple, j’aime autant Aznavour, Bécaud, Catherine Ringer ou Brigitte Fontaine qu’Assia, Lââm ou les rappeurs. Entre eux et moi il y a quelque chose de commun : une espèce de révolte de base qui est exprimée autant dans leur musique et leurs textes". Et si l’on sent de multiples influences sur ce dernier opus, c’est aussi parce que la diva s’est entourée d’une myriade de collaborateurs des cinq continents. Elle croise par exemple le micro avec l’Elvis Presley de Kabylie, El Ghazi ou Catherine Ringer, invitée surprise de cet album puisque sa présence n’est due qu’à l’imprévu : "J’avais renoncé à inviter des amis artistes sur cet album, car cela devient un phénomène trop à la mode à mon goût, raconte Djura, mais avec Catherine les choses se sont faites spontanément. On s’est rencontrées par hasard vers minuit dans un café, alors qu’on faisait une pause dans nos enregistrements respectifs, et je lui ai dit : c’est maintenant ou jamais !"

C’est aussi une coïncidence heureusequi a mené la caméra de Claude Berri dans les studios du Palais des Congrès où se trouvait Djura. Elle fera donc une apparition dans son prochain film, et le titre A Wi Rohen... (l’Evasion) sera sur la bande originale. Miss Djura devrait aussi bientôt transporter son énergie sur quelques scènes françaises dont le Festival de Jazz de Nice en compagnie d’une autre grande dame : Dee Dee Bridgewater.

Elodie Maillot

Uni-vers-elles (Sono/Next Music)