Dick Annegarn

Début mars sortait le nouvel album de Dick Annegarn, Un' Ombre, un CD aux contours très masculins. Occasion de discuter avec le Néerlandais de France, parfois Français du Maroc, routard du cœur et du verbe, toujours au carrefour entre le Nord, le Sud et l'Orient. A la veille de son passage parisien au New Morning, il nous parle de son cadre de vie : la musique, la verdure, le Maroc, les hommes.

Une ombre ardente

Début mars sortait le nouvel album de Dick Annegarn, Un' Ombre, un CD aux contours très masculins. Occasion de discuter avec le Néerlandais de France, parfois Français du Maroc, routard du cœur et du verbe, toujours au carrefour entre le Nord, le Sud et l'Orient. A la veille de son passage parisien au New Morning, il nous parle de son cadre de vie : la musique, la verdure, le Maroc, les hommes.

Après New York, tu as cette fois enregistré dans les Landes.Enregistrer en ville, c'est une punition pour moi ! Même pour chanter. Je dois me préparer à chaque fois à la pollution. New York ça a été fortuit. Mon label Tôt ou Tard m'a suggéré ça mais un studio new-yorkais, c'est un studio comme un autre. Il était d'ailleurs mieux que les studios parisiens, c'était un studio analogique. En France, on est fasciné par le digital et le numérique. Pour ce CD, je me suis rabattu sur un studio analogique dans les Landes, très "terroir". C'était en pleine campagne et donc ça collait avec mon nouveau cadre de vie, plus vert que les villes que j'ai connues jusque-là.

Qu'as tu trouvé dans le Sud que tu n'avais pas dans le Nord ?Une société poétique. Il y a un peu de poésie dans le Nord mais le verbe est plutôt pratiqué dans les bistrots. C'est souvent les mêmes blagues qui ressortent. Dans le Sud, il y a moins d'alcool et plus de poésie dans la vie. Et je suis plus près du Maroc. Je traverse l'Espagne en voiture et je suis chez moi, dans un sens ou dans l'autre. Je suis très bien dans ma campagne, dans le Comminges, les Petites Pyrénées. De plus, c'est un pays où on peut ouvrir les portes et les fenêtres au mois de décembre. Je ne pouvais pas faire la même chose à Lille en juillet…

Tu as travaillé du coup avec un artiste de la région, Jean-Pierre Mader ?C'était mon guide. J'ai d'abord cherché Claude Sicre des Fabulous Trobadours, mais il ne m'a pas beaucoup aidé. Il est empêtré dans des luttes linguistiques auxquelles je n'adhère pas. Jean-Pierre Mader s'est trouvé plus en phase avec moi. Il m'a servi d'ambassadeur local vis-à-vis de Paris où j'ai toujours des problèmes de crédibilité. Jean Pierre m'a trouvé des musiciens qui sont des figures locales que je ne connaissais pas : le corniste Jean-Pierre Soulès, le tubiste Barnabé Wiorowski et l'arrangeur Philippe Leoge. Et il a très discrètement proposé ses propres "matières", comme il dit, à la réalisation, au son. Il m'a trouvé le studio dans les Landes. C'est un fédérateur, un organisateur, un homme très gentil.

Tes chansons évoquent souvent - ce n'est pas nouveau - les questions de voyage, de lieu, d'enracinement ou de déracinement. As-tu toujours besoin de te situer géographiquement ?J'essaie de profiter un maximum des lieux, d'être complètement là où on est, d'être plus qu'avoir. Un lieu c'est une odeur, une couleur, une ambiance, des familles imaginaires. Je pense à un disque de paysans hongrois où ils présentent toujours leur chanson en se présentant, en se situant par le lieu et la date.

Quand tu es au Maroc, par exemple, te sens-tu déraciné ou enraciné ?Moi, j'assume mon occidentalité. Au Maroc, je ne mets pas des babouches. J'assume mes origines géographiques et mêmes sociales, une certaine richesse. Là-bas je suis un peu bourgeois même si mère était ouvrière chez Philips. Mes racines sont peut-être la "vieille bibliothèque" européenne qui paradoxalement, est aussi très ouverte à l'Orient. Je ne me sens jamais déraciné mais, en tant qu'occidental, j'ai des racines discutables. Je ne suis pas le centre du monde.

Ton disque tourne beaucoup autour de séduction et d'amour en l'évoquant parfois indirectement.Ce n'est pas si courant que ça chez moi. Mais quand je chante "J'aime quand il pleut", je parle d'un homme qui jouit. Ce n'est pas si indirect que ça... Je donne toujours des clés. C'est une poésie érotique ou sensuelle. Mais cette fois, j'ai voulu faire un disque plus autobiographique. J'aurais du commencer par-là. Mais l'autobiographie n'est pas obligatoirement de l'art. Ce n'est parce que je parle de mes émotions que c'est artistique. Trop prennent leur cœur pour une bibliothèque.J'ai eu du mal à trouver des mots poétiques pour parler d'homosexualité. Je ne voulais pas faire du Guidoni. Il y a peu de poésie homosexuelle en France. Il y en a un peu chez les Grecs, chez les Arabes ou les Anglais. En France, il y a une pudeur. Je voulais faire des portraits de mecs comme je les aime, suants, luttants.

C'est rare que tu parles d'homosexualité dans tes chansons ?J'ai eu une mauvaise expérience avec la chanson "Bruxelles ma belle, Michel, te rappelles-tu" etc. Ce Michel, je l'ai perdu du coup. Et je tiens plus à mes amis qu'à mon succès.

Ta chanson sur Mohand¹ est pleine d'inquiétude.Oui, parce que de son groupe, il y en a deux qui sont aujourd'hui clandestins à Amsterdam. Ils l'ont lâché un jour à la gare Montparnasse. Mohand était en larmes. Aujourd'hui, ils sont mal en point. Ils sont dans une clandestinité difficile. Et lui, Mohand, est avec une Française qui lui fait écouter Mc Coy Tyner. Est-ce vraiment indispensable ? J'ai peur que culturellement, il rejoigne cette grande salade mondialisante. Il essaie de résister, de rester nakei, pur. Il reste pourtant un amazigh, un homme libre. Musicalement, il ne se laisse pas ébranler ni par Dick Annegarn ni par son épouse.

Tu reprends d'anciennes chansons dont Un'Ombre, la chanson titre. Ce titre est impressionnant ("Qui est-ce et qu'est-ce qu'il vient chercher par-là cet ombre ? / Peut-être qu'il est là pour moi").Oui, c'est épais, c'est lourd, c'est nocturne, louche. C'est traité presque comme un polar. J'ai écrit ça au casino de Pau en 1978. Et cette évocation revient tous les jours, ces rencontres qui n'ont pas lieu. C'est mon blues à moi. Je me permets de temps en temps de réenregistrer des titres qui ont été mal servis. Comme c'est un concept album sur les hommes, je me suis permis de reprendre des titres dilués ailleurs, liés à "l'homo sensibilité".

Ce concept est-il la cause de cette pochette austère, tout en noir et blanc ?Oui, parce que j'aime bien les ténébreux (rires). Et c'est quand même moins triste que mes premiers albums, l'institutrice qui meurt dans son bain ou la mouche Mireille écrasée dans un bar tabac… Ici, les hommes sont un peu louches et menteurs, mais c'est moins négatif. Quand on dit ombre, on dit lumière.

Il y a un an, tu préparais une tournée avec des dessinateurs de bandes dessinées² mais qui n'a finalement pas vu le jour ? Non, c'est lamentable. Tout ce gauchisme facile, anti-militariste, anti-religieux, anti-tout me navre, m'a toujours navré. Mais ils m'avaient invité et j'ai accepté. Mais ce sont des individualistes qui n'ont paradoxalement pas l'habitude de l'engagement. Dès qu'il y a un problème, ils ne s'engagent plus. Ils m'ont donc laissé avec 20 dates annulées, cinq musiciens et techniciens sur la paille. Ce sont des petits dictateurs qui refont le monde tout seul devant leur planche à dessin. Et j'en ai été très désolé.

Il y a quelques temps, Mathieu Boogaerts, avec lequel tu as tourné, est passé seul avec sa guitare dans une minuscule salle parisienne. Alors qu'en même temps, les aspirants chanteurs de l'émission de télé Star Academy se préparent à remplir des Zénith entiers. Que penses-tu de ce contraste ?Mathieu Boogaerts est un petit ouvrier et les autres sont des monstres. Nous, on est comme les losers de la chanson mais dans quelques années, on ne parlera plus de Star Academy, sinon comme un phénomène médiatique. Leurs chansons et leurs prestations scéniques sont banales et oubliables. Mathieu Boogaerts n'est pas oubliable. Il est actuellement très convoité par les maisons de disques, dont par Tôt ou Tard. Et j'ai dit à Vincent Frèrebeau (patron de Tôt ou Tard, ndlr) que les Chinois lui seront reconnaissants dans 1000 ans d'avoir signé Mathieu Boogaerts. Donc Star Academy, on s'en fout. On a moins de moyens qu'eux mais c'est ça qui fait notre représentativité. C'est l'histoire qui reste. Mathieu et moi faisons partie de l'histoire de la chanson. Je suis fier de lui.

C'est justement ton troisième album chez Tôt ou Tard. Comment te sens-tu sur ce label qui fait ces jours-ci sécession de sa tutelle Warner ?Le label devient enfin indie ! Cet esprit-là me convient mieux. J'attends maintenant qu'ils signent de nouveaux artistes pour le rajeunir. Tôt ou Tard a une telle reconnaissance qu'il a une obligation de se renouveler et se doit de présenter une alternative à la médiocrité. Moi, j'ai pu y faire les disques que je voulais.

Tu repars en tournée ?Oui, je vais faire 30 ou 40 dates cette année mais ça dépend du succès de ce disque. Je n'ai pas envie d'être à la merci de l'intermittence encore longtemps. Donc je vais me réorienter. Si ce disque ne marche pas, j'ouvre un studio pour faire vivre la musique berbère.

Tu vas jouer à nouveau au New Morning ?Oui, Madame Farhi, la directrice, m'a à la bonne. C'est une chrétienne égyptienne. J'aime bien ce mélange. Je suis très honoré. J'aimerais bien m'orienter vers des rencontres jazz.

¹ Raïs Mohand est un musicien berbère marocain que Dick Annegarn a aidé à enregistrer et à tourner en Europe. (CD : Azorf chez WEA, 1999)² Dick Annegarn devait partager la scène au cours d'une tournée spéciale avec des dessinateurs de bande dessinée, ces derniers illustrant les chansons du premier au cours d'un spectacle original. Mais, certains se désistèrent au dernier moment, faisant échouer le projet.

Dick Annegarn Un' Ombre (Tôt ou tard) 2002