ÄRSENIK

Paris, le 7 juin 2002 - L'un des plus authentiques duos du hip hop français rapplique dans les bacs avec un discours plus posé et plus limpide qu'auparavant. Quelque chose a survécu, leur nouvel opus, remue la rage des débuts pour un condensé de sensations hardcore. C'est certainement l'un des albums les plus aboutis du moment.

Toujours le feu dans le flow

Paris, le 7 juin 2002 - L'un des plus authentiques duos du hip hop français rapplique dans les bacs avec un discours plus posé et plus limpide qu'auparavant. Quelque chose a survécu, leur nouvel opus, remue la rage des débuts pour un condensé de sensations hardcore. C'est certainement l'un des albums les plus aboutis du moment.

"Dans le premier album, on était à fleur de peau. On vivait le ghetto. On était de gros acteurs. Et même si là on est toujours acteurs de nos vies, on est moins dans le speed. Donc on a un autre angle de vue. Avec une situation qui a changé. Car il y a eu le succès de ce premier album. Je ne dis pas que c'est Michael Jackson. Mais on vit quand même de notre musique. On est aussi père de famille". Ce qui vous change forcément un homme. Mais attention… Ceci n'est pas une excuse.

Le rap pour s'en sortir

En nous accueillant dans les locaux de leur maison de disques, Lino et Calbo ont tenu à préciser que la rage des premiers jours est restée intacte. Tout comme la dure réalité dont ils se sont extirpés il y a deux ans, bien avant le double Disque d'or venu consacrer leur talent sur le marché. Les frères Mbani ne prennent pas la pose des hip hoppers de service. Loin de là. Lorsqu'ils lâchent un mot, c'est pour mieux insister sur ce qui fonde leur authenticité. Oui ! Ils incarnent toujours la rue. Non ! Ils ne radotent pas dans leurs textes. Ainsi, les histoires chaudes de cité ghetto nourrissent leur tchatche en musique, non pas pour pouvoir se la jouer rude boy mais plutôt parce que la vie dans leurs banlieues d'origine vaut bien son pesant de violence.

Issus d'un quartier défavorisé de Villiers-le-Bel, en banlieue parisienne, les deux lascars sont formels. "Notre rap est encore plus énervé parce que le monde l'est encore plus aussi. Le système où l'on vit aussi. Nos petits frères sont au quartier. Leur situation n'a pas évolué. Au contraire, elle a empiré. Et comme on est un peu la voix de tous ces gars-là, on raconte ce qu'on vit et c'est la merde" raconte Calbo qui s'empresse d'ajouter : "Il n'y a pas que les petits frères d'ailleurs. Il y a aussi les grands. Nous sommes les rares à avoir réussi à s'en sortir par le biais du rap. Mais ceux qui ne sont pas rappeurs ou ceux qui rappent mais qui n'ont pas de sortie de secours, ils sont encore là".

Nul besoin de hausser le ton pour remettre les choses à leur juste place. Pour eux et leurs semblables, la musique est une sorte de main tendue par le destin. C'est peut-être pour cela que leur nouvelle formule d'Ärsenik continue, comme lors du premier album, à faire frémir les bouffeurs de hip hop light. Quelques gouttes suffisent. Pas de sensibleries inutiles, juste ce qu'il faut de barbarie hardcore. "En fin de compte, c'est la vie qui est hardcore. Je n'aime pas trop ce mot mais on l'emploie pour dire effectivement que c'est dur. Et comme on parle de la réalité de la vie, c'est forcément hardcore".

La cité comme un boulet

On ne pourra pas les accuser de fausser les données du genre. Chaque jour qui passe leur rappele le monde d'où ils sortent. Il est vrai que certains rappeurs oublient parfois de revenir sur leurs pas et d'exorciser le passé, en soutenant ceux qui sont restés dans l'ombre de la cité. Mais Lino tient à nuancer le propos par rapport à ceux qui soupçonnent les plus connus d'entre eux de vouloir trahir les amitiés d'enfance. La rumeur est tenace à ce sujet. Dès qu'un rappeur gagne un peu plus d'argent, il tourne le dos aux siens. "Mais il faut aussi dire que dans nos quartiers, on est gangrené par un truc qui s'appelle la jalousie. Et qu'il y a beaucoup de gens qui n'acceptent pas la réussite d'un des leurs. On a nos noyaux, nos trucs, nos machins. Mais c'est vrai que dans les quartiers d'où l'on vient, on a un gros problème avec la réussite". Ceci explique les liens brisés du microcosme hip hop dont les uns et les autres souhaitent pourtant être les dignes représentants.

Lino savoure son succès. Il n'est pas interdit de profiter de son travail tout en défendant la cause. Et comme le dit la chanson de Passi, transfuge du Secteur Ä, "toujours plus haut, toujours plus haut!" Le contraire serait autrement plus affligeant. Enfants terribles de ce même Secteur Ä, les deux lascars d'Ärsenik ne peuvent que partager le point de vue de l'ex-pilier du Ministère Amer.

Une plus grande maîtrise

Avoir du succès ne diminue en tous cas absolument rien de la charge contenue dans leurs textes. Certes, les deux complices paraissent plus posés que d'habitude. Mais cela ne fait que renforcer le feu que charrie leur flow. Avec une plus grande maîtrise du son. L'écriture semble de plus en plus aérée. "On ne rappe pas que pour nous-même" explique Calbo. Ils ont donc fait un "effort de diction". Avec plus de respiration entre les mots, les phrases, les idées. Choses sur lesquelles Lino souhaite insister : "Au niveau du flow, on charge moins. C'est plus limpide. Je pense qu'on comprend ce qu'on dit. Un reproche qu'on nous avait fait au premier album. On ne captait ce qu'on disait qu'à la cinquième écoute. Donc là, j'espère qu'on captera au moins à la troisième".

La musique aussi est soignée. Une approche un peu plus soul et funk de l'album, avec des musiques de guerriers signées Sulee B. Wax et Djimi Finger, "inspirés des gros sons qui pètent aux States". RZA du Wu Tang Clan a dû apprécier, en posant sur Shaolin/ 6ème chaudron. Mais J't'emmerde est peut-être le titre qui synthétise le mieux la ferveur de ce bijou de seize titres. Ce texte à "plusieurs tiroirs" où Ärsenik parle notamment du "refus d'être un modèle" pour des fans inconscients, s'attaque de façon intelligente à la naïveté d'une certaine presse, "certains médias qui nous demandaient pourquoi on continuait à faire du rap énervé et nerveux, bête et méchant comme ils disent".

Un vrai régal sonore

Sur Regarde le monde, les deux lascars inventent une berceuse pur béton pour leurs enfants. Avec une chorale gospel en renfort, ils prodiguent chacun des conseils bien avisés, l'un à sa fille, l'autre à son fils. "Nous, on a vécu des trucs, on n'aimerait pas que nos enfants les vivent". D'être père a complètement changé leur vision du monde, disions-nous plus haut. Alors, ils appréhendent l'avenir et se posent des questions, d'autant plus qu'ils restent lucides par rapport à la réalité qui les entoure. Ils savent que chanter ne changera rien à la folie des hommes. Lino, à ce sujet, ne cultive aucune ambiguïté : "Chacun, son rôle. Je pense qu'on n'est pas là pour divertir. Il ne faut pas prendre le rap pour ce qu'il n'est pas, même si on distille des revendications dans nos textes. On essaie de balancer les trucs qui nous touchent. Mais on n'est pas naïf au point de croire qu'on va changer le monde avec une chanson". Il n'empêche… La rage continue quand même à sévir sur leur Putain de poésie, comme ils la surnomment. Il suffit d'écouter P.o.i.s.o.n et son "gros son futuriste" ou encore Rue de la Haine pour s'en convaincre. Quelque chose a effectivement survécu, malgré les tendances mercantilistes d'un certain milieu du rap hardcore français. Ärsenik est dans la place et il compte bien y rester… Qu'on se le dise !

Soeuf Elbadawi

Ärsenik Quelque chose a survécu (Hostiles Records/ Secteur Ä) 2002
Pour plus d'infos, voir sur le site du Secteur Ä