Khaled a le blues

De retour de sa tournée américaine, Khaled a fait un passage éclair par Paris à l'occasion du festival Latitudes Villette au Zénith où il a présenté un spectacle inédit avec quelques-uns des artistes emblématiques de la scène raï. Ambiance.

L'improbable retour aux sources

De retour de sa tournée américaine, Khaled a fait un passage éclair par Paris à l'occasion du festival Latitudes Villette au Zénith où il a présenté un spectacle inédit avec quelques-uns des artistes emblématiques de la scène raï. Ambiance.

La scène du Zénith est plongée dans une légère brume qui rend l'image de l'orchestre un peu floue. Mais on distingue bien Khaled, l'ex-roi du raï algérien, 42 ans, l'embonpoint enveloppé dans un jean sombre et une chemise immaculée. Il entame son concert d'une voix encore vigoureuse :« O sanctuaire redis-moi ce qui s'est passé ici / Car c'est bien ici que nous avons vécu des instants merveilleux / Ma gazelle et moi / Je te tiens un langage gracieux / Mais tu restes sourd et muet et ne me réponds pas ». C'est El Marsam (Le Sanctuaire), chant improvisé dans les années 20 par Cheikh M'hamed dit « Er-Rouge » (le Rouge), barbier de son état et poète à ses heures. Malin comme un singe, Khaled commence son show avec ce titre emblématique de la musique d'Oran, ville berceau du raï dans l'Ouest algérien. El Marsam, c'est la chanson fétiche de tout chanteur de raï. On dirait que Khaled veut se mettre vite le public oranais dans la poche avec ce poème adulé, histoire peut-être de se faire pardonner ses infidélités commises avec la variété française, ses déclarations à l'emporte pièce sur la situation politique en Algérie, et éventuellement sa voix trop malmenée qui semble avoir perdu sa puissance d'antan.
Il faut dire que la star d'Oran a promis un retour aux sources du raï pour ce concert très particulier. Son spectacle est au centre d'un festival appelé Latitudes Villette consacré cette année au Maghreb, après les deux précédentes saisons dédiées au Brésil, puis au Kerala, Etat du Sud de l'Inde. Première communauté immigrée d'Ile-de-France, les Maghrébins ne sont pas précipités dans les différentes salles du parc de la Villette. Ces Latitudes Villette vouées au Maghreb sont un bide. Même Khaled, qui a par le passé chanté à guichets fermés au Zénith, ne remplit ce jeudi 6 juin qu'à moitié la fameuse salle du Nord de Paris.

Les éclairages sont cruels, le son trop fort étouffe le chant, quand Khaled fait appel à un ancien compagnon de route. Il arrive, costume sombre, et entame dès les coulisses un duo avec son hôte. Cheb Sahraoui, 41 ans, a gardé ce timbre légèrement voilé qui fait sa marque. Le plus élégant des célébrités du raï fait partie d'une légende désormais. Celle de la demi-douzaine de chanteurs d'Oran, qui au croisement des années 70-80 révèlent au monde une nouvelle musique à coups de synthétiseurs langoureux, de boîtes à rythmes frénétiques, le raï moderne né dans les villes et les campagnes de l'Ouest algérien improvisé par des marginaux, des déracinés. Un chant lascif et échevelé qui dérangeait tant à l'époque. Cheb Sahraoui est l'ancien mari de Chaba Fadéla, la chanteuse qui à 17 ans fait connaître le raï, blues régional, à toute l'Algérie, dès 1979, avec sa complainte insomniaque, Ana ma h'lali ennoum (Moi je n'apprécie plus le sommeil). Sahraoui est au bongos sur la chanson. Le couple sera le duo star du raï pendant plusieurs années, dès 1983, où il interprète N'sel fik (Tu m'appartiens), certainement le premier succès raï à vocation internationale dont la musique est signée par Rachid Baba-Ahmed, le producteur assassiné en pleine tourmente islamiste à Oran en février 1995, compositeur célèbre pour ses productions soignées et pour son allure de guérillero latino-américain. Un meurtre qui fait suite à l'assassinat en octobre 1994 de Cheb Hasni, première star du raï et du Maghreb à l'époque. Sahraoui et Fadéla prennent leurs trois enfants et quittent précipitamment l'Algérie pour se réfugier en France où le couple finit par divorcer. Depuis la séparation, Cheb Sahraoui n'arrive plus, malgré plusieurs tentatives, à revenir au devant de la scène. Khaled s'éclipse de la scène du Zénith et Sahraoui chante seul : « Je n'ai pas de chance/Je n'en peux plus de la souffrance ». Ce sera la seule chanson de Sahraoui car Khaled revient vite reprendre le micro et son rôle de maître de la soirée. La générosité ne semble plus de mise aujourd'hui, contrairement au raï des années rebelles, celui des décennies 70 et 80.

Après un raï reggae vite enlevé, l'homme de la soirée lance : « C'est un jeune homme qui a peur. Il a le tract de chanter devant vous. Voici Cheb Akil ! ». Khaled fait venir auprès de lui ce nouveau venu dans le raï. Cheb Akil, 27 ans, s'avance chemise ouverte sur t-shirt, casquette sur le crâne, et chante Aâlech (Pourquoi), un titre qui l'a révélé en Algérie, il y a deux ans. Pourtant Cheb Akil est né à Alger, la capitalau centre du pays. Ce qui signifie pour les connaisseurs qu'il n'est pas devenu vedette du raï par hasard, car les célébrités de ce chant oranais sont pratiquement toutes issues de l'Ouest algérien. Cheb Akil a adopté à la perfection l'accent et le vocabulaire d'Oran, comme si un Parisien devenait maître du phrasé et de la terminologie de Marseille. Akil, ne chantera lui aussi qu'une seule chanson. A l'exemple de Rachida, chanteuse anecdotique, dont on ne comprend pas la présence dans ce concert présenté surtout comme une revisite du raï des racines puisque à la reprise de son show après l'entracte Khaled continue à butiner le vieux répertoire oranais. Il chante Wahran Wahran (Oran Oran), hymne désabusé à la ville écrit en 1950 par Ahmed Wahby, né en 1921 à Marseille d'un père oranais et d'une mère italienne, mort à Oran en 1993, premier modernisateur du chant bédouin de l'Oranie. Khaled persiste dans la veine nostalgique quand il chante Eternel, un texte interprété en français sur air de variété inconsistant. Le public semble pris à contre-pied.

Enfin, arrive le clou de la soirée, la véritable justification de ce retour aux sources, Boutaïba Sghir, chanteur du début des années 70, petit bonhomme aux trait émaciés, au regard vif, respecté par tous les chanteurs de raï.. Khaled, qui appris auprès de lui, dit simplement : « Voici mon maître ». Costume trois pièces sombre, voix grave, Boutaïba Sghir, né Mohamed Affif près d'Oran le 4 juin 1945, chante deux ou trois chansons de ce raï qui sent le souffre. Cette déclamation sensuelle, éthylique qui dit le cafard, la poisse des petites gens, des déclassés, qui précède le pop raï des années 80. Boutaïba commence par ces longs volutes, ces arabesques vocales risquées mais qui font chavirer tout amateur de raï avant de lancer son chant viril qui parle d'embrasements physiques, de veillées amnésiques. La tension monte, le public en redemande. Même ceux qui ne comprennent pas un traître mot des déclamations de Boutaïba en veulent encore. La température monte, le chanteur enlève sa veste, déclame des amours charnelles, des passions perdues. Khaled arrive, étreint Boutaïba, le remercie et achève son concert par Aïcha et Didi, ces tubes qui l'on fait connaître au monde.

Bouziane DAOUDI