Oumou Sangaré, chanteuse engagée

Le Festival de Mawazine à Rabat, le mois dernier, fut l’occasion de rencontrer "la protégée" d'Ali Farka Touré, celle que Salif Keïta appelle "la grande cantatrice du Mali", Oumou Sangaré. Depuis sa première cassette en 1990, celle-ci a réussi dignement à s’imposer à travers le monde, mais surtout en son pays. Chose peu facile quand une femme s’évertue à y dénoncer haut et fort la polygamie.

Rencontre avec la 'grande cantatrice du Mali'

Le Festival de Mawazine à Rabat, le mois dernier, fut l’occasion de rencontrer "la protégée" d'Ali Farka Touré, celle que Salif Keïta appelle "la grande cantatrice du Mali", Oumou Sangaré. Depuis sa première cassette en 1990, celle-ci a réussi dignement à s’imposer à travers le monde, mais surtout en son pays. Chose peu facile quand une femme s’évertue à y dénoncer haut et fort la polygamie.

Oumou Sangaré est née en 1968 à Bamako dans une famille récemment immigrée du Wassoulou, région située au sud-est du Mali, aux frontières de la Guinée, de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. C’est le pays des Fulas. Si progressivement les Fulas abandonnent leur langue au profit du bambara ou du malinké, ils n’adopteront jamais le système de castes qui régit le peuple mandingue. C’est ainsi que la tradition des griots n’existe pas. Est artiste qui veut. C’est la voie que choisit Oumou Sangaré.

Comment se sont passés vos débuts de chanteuse ?J’ai commencé très tôt dans la musique. Je viens d’une famille d’artiste. Ma mère est chanteuse et ma grand-mère chantait déjà beaucoup. Je suis née dans la musique. J’ai commencé à chanter très tôt. Depuis la maternelle, je donnais des petits concerts entre enfants. J’ai donné mon tout premier concert à l’âge de cinq ans devant trois mille personnes au Stade Omnisports de Bamako. J’étais tellement petite qu’on était obligé de poser une table au milieu de la scène et de me donner le micro là-haut pour que je puisse chanter. J’étais la chanteuse principale. Il y avait un petit qui dansait un folklore de chez nous qu’on appelle sogonikou. On imitait les grands. Je chantais comme Coumba Sidibé. C’était très beau, les gens applaudissaient beaucoup.

Ce sont les tout débuts. Adolescente, Oumou Sangaré intègre les Djoliba Percussions, un groupe de musique traditionnelle avec lequel elle tournera aux Antilles, en France et aux Pays-Bas. De retour au pays, elle monte sa propre formation basée sur le kamélé n’goni (petite guitare à six cordes jouée en contretemps), le kariyan (râpe en métal striée), la flûte et le violon. L’ensemble se spécialise dans le style musical du Wassoulou. Puis Oumou part à Abidjan enregistrer sa première cassette cinq titres, Moussolou, qui se vend officiellement à 228.000 exemplaires. C’est le succès, jusqu’alors jamais démenti.

Pourquoi votre dernier album, Laban, sorti en 2001 n’est-il paru qu’en Afrique ?Parce que la maison de disques (World Circuit, ndlr) n’est pas encore prête. C’est moi qui m’occupe de l’Afrique et les Africains voulaient entendre des chansons car ça fait très long depuis 1996, date du dernier album Worotan jusqu'à 2001. Les Africains ont vraiment insisté et on l'a donc sorti en Afrique. La sortie de l’album est prévue en Europe pour l’été prochain.

Vous y chantez toujours vos thèmes de prédilections comme la polygamie ?Oui, ce sont les mêmes thèmes, avec beaucoup de force cette fois-ci. J’ai essayé d’attaquer très fort la polygamie. J’ai beaucoup parlé de la souffrance de la femme malienne, de la femme africaine. J’ai commencé par ma maman, d’abord. J’ai décrit de très près comment elle a souffert. Il y a une chanson que je lui dédie ainsi qu'à toutes les femmes d’Afrique, Magnumako. Cette chanson est très importante pour moi. C’est la plus aimée au Mali parce que pour ceux qui comprennent les paroles, c’est tellement important. Je l'ai chantée lors d'un concert à Bamako. C’était difficile de finir, toutes les femmes avaient les larmes aux yeux. C'est une chanson qui personnellement me plaît parce je raconte comment les souffrances de la femme commencent dès le mariage, et même avant, chez ses parents. Ce sont eux qui choisissent l'époux, et si elle ne l'aime pas, la souffrance peut commencer là.

Y a t il d’autres sujets qui vous tiennent à cœur, d’autres combats que vous aimeriez mener à travers vos chansons ?La situation des enfants en Afrique, au moment des guerres, les orphelins du sida, les enfants en galère. Ce sont des innocents, il n’y sont pour rien mais ce sont eux qui payent les pots cassés. Franchement, ça me tient à cœur, les enfants.

Êtes-vous concrètement engagée sur le terrain au sein d’associations par exemple ?J’essaye. La femme n'a pas une bonne image en Afrique. J’essaye de montrer que la femme aussi est capable. D’ailleurs, j’ai essayé de faire quelque chose au Mali, une première pour une femme. J’ai créé un hôtel à Bamako et je lui ai donné le nom du rythme de ma musique qui est le wassoulou, l’Hôtel Résidence Wassoulou. Ça n’est pas un grand hôtel, 37 chambres, mais c’est la première fois au Mali. Ça ne s’est jamais vu qu’une femme ose s’aligner au rang des hommes. Parce que la femme devrait rester à la maison, elle devrait faire la cuisine, s’occuper des enfants. Je suis très fière car je veux montrer qu'elle aussi peut avoir des idées, qu'elle peut travailler comme un homme. Voilà mon combat. Ça va être très dur mais il faut essayer.

Depuis quelques années, la situation de la femme n’a-t-elle quand même pas évolué ?Oui, beaucoup au Mali. La situation s’est améliorée. Depuis que j’ai commencé à chanter contre la polygamie, à dénoncer les problèmes sociaux, il y a pas mal d’artistes qui essaient de faire comme moi. De jeunes artistes femmes appuient ce que je suis en train de faire. Je ne suis pas seule, on est nombreuses maintenant à se battre contre des choses comme la polygamie, le mariage forcé, la souffrance de la femme. Au début, c’était difficile parce que j’étais seule, j’étais mal vue, j’étais presque regardée comme une révolutionnaire. Mais maintenant, franchement, ça va mieux parce que je suis soutenue par les autres artistes qui font comme moi, sinon plus.

On voit actuellement beaucoup d’artistes maliens se lancer dans l’aventure électro. Ça vous tente ?Non, pas vraiment. Je ne déteste pas mais je préfère le rythme wassoulou que je fais. C’est un rythme que je veux faire connaître dans le monde. L’électronique, c’est bien mais c’est déjà connu. On a des rythmes que les gens ne connaissent pas, que le monde ne connaît pas. Je veux les faire connaître. Ils sont aussi dansants, ils peuvent faire bouger le monde sans la machine.

Y a t'il un duo que vous aimeriez faire ?Aïe, aïe, aïe, un duo ! (rires). Avec tous les artistes qui voudraient vraiment travailler avec moi ! Si je dois faire un duo avec un artiste, il faut qu’il apprécie le rythme que je fais parce que je viendrai avec le kamélé n’goni, l’instrument traditionnel, la base de ce qui fait ma musique. Je ne peux pas chanter sans ça.

Vous avez composé tous les titres de votre dernier album ?Oui, tous. En fait, j’ai sorti deux albums. Le deuxième c’était pendant la CAN (Coupe d’Afrique des Nations de football, ndlr). Pour celui-là (CAN 2002, ndlr), je n’ai pas tout composé. Quelques titres sont de Alaffame Soumano.

Vous avez participé à la bande originale d’un film américain. Le cinéma vous attire toujours ?Oui, beaucoup. J’ai commencé par le théâtre inter-quartiers dans la commune. Avant de chanter, de monter vraiment sur scène après mes cinq ans, je faisais du théâtre. J’ai beaucoup d’amour pour le théâtre, j’aime jouer la comédie. J’ai été contactée pour le film Beloved , dans lequel j’ai juste chanté. Mais j’aimerais paraître un jour dans un film comme actrice.

Frédérique HallPhotos : Pierre-Emmanuel Rastoin

Worotan (World Circuit), 1996A paraître : Laban (World Circuit), 2003