L'histoire de Dj Mehdi

A seulement 25 ans, DJ Mehdi n’est pas seulement l’artisan des albums de 113. Il a également travaillé pour MC Solaar, Assassin et Kery James et remixé avec le même bonheur Akhenaton ou Cassius. Respecté dans le hip hop comme dans la house, ce virtuose du sampler s’offre aujourd’hui son propre projet solo (The Story of) Espion, clin d’oeil à son label Espionnage. Un des disques phares de cette année.

Le chaînon manquant ?

A seulement 25 ans, DJ Mehdi n’est pas seulement l’artisan des albums de 113. Il a également travaillé pour MC Solaar, Assassin et Kery James et remixé avec le même bonheur Akhenaton ou Cassius. Respecté dans le hip hop comme dans la house, ce virtuose du sampler s’offre aujourd’hui son propre projet solo (The Story of) Espion, clin d’oeil à son label Espionnage. Un des disques phares de cette année.

Espion, c’est le nom du groupe virtuel qui est à l’origine du disque ?
Je voulais que mon disque ait une dimension narrative, qu’il raconte une histoire. J’ai imaginé que ça aurait pu être l’histoire d’un groupe qui a disparu, et dont on partirait à la recherche. Ce disque serait une pièce qui témoignerait de son existence, au milieu de plein d’autres qu’on aurait rassemblées, et dont on aurait fait une espèce de faux documentaire… Mais finalement je me suis lassé de cette idée-là, ma maison de disques aussi, et puis je me suis dit que la véritable histoire d’Espion ne se disait ni avec des mots, ni avec des phrases, mais avec des notes de musiques et des phrases musicales. Le disque raconte sa propre histoire !

Le principe est un peu comparable aux albums concepts des groupes de rock des années 70. Ce n’est pourtant à priori pas votre culture musicale ?
Si, si ! Complètement ! Tubular Bells ou Dark Side of the Moon font partie de mes grosses influences, dans l’agencement, dans l’histoire que je racontais, dans le propos musical. Même si par exemple mon disque ne ressemble pas du tout à du Led Zeppelin ! Mais ça fait partie de ma culture musicale et de ce que j’ai envie de faire.

Espion, c’est un groupe, certes virtuel, mais à géométrie variable. On y retrouve Akhenaton, Rim-K du 113 ou encore Magik Malik…
J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer ces gens-là. En plus, à l’exception de Karim du 113, ce sont que des gens avec qui je collaborais pour la première fois. J’ai eu vraiment beaucoup de chance et l’idée de groupe n’est vraiment pas usurpée. C’est une entreprise collective. Si ce n’avait pas été le cas, je pense que je me serais ennuyé au bout d’un moment !

Votre rôle est-il plus celui d’un directeur musical que celui d’un DJ stricto sensu. Vous êtes un Quincy Jones français ?
Je crois que la comparaison est un tout petit peu exagérée… D’abord, je suis le compositeur du disque et ensuite le producteur. Mais j’essaie aussi d’en être l’interprète. Quand un chanteur ou un rappeur intervient sur un morceau, j’essaie de faire en sorte que cette chanson m’appartienne. Un peu comme si j’étais un rappeur ou un chanteur muet. En général je recale moi-même les parties chantées ou les musiciens à un moment précis, et ils sont d’ailleurs souvent surpris du résultat final. J’ai de la chance qu’ils acceptent de passer par un processus de production qui n’est pas le leur, et que j'effectue sans eux. Mon rôle n’est donc pas celui d’un directeur musical. C’est mon disque, tout simplement.

(The Story of) Espion
est un album qui ouvre des portes entres différents styles, notamment le hip hop et l’électro. Vous souhaitiez faire une synthèse de vos influences ?

Comme on me le dit souvent, j’ai l’impression que ça fait partie des choses que j’ai faites sans vraiment m’en rendre compte. Maintenant, ce n’est pas un truc que je fais volontairement. Quand je compose, je ne me dis pas que je vais faire un truc un peu électro ou incorporer tel ou tel élément. Pour moi ce n’est qu’un disque de rap et je me sens super flatté que des gens d’univers différents y soient sensibles. Mais je ne suis pas un porte-drapeau de la fusion des genres.

Vous dites que ce n’est "qu’un disque de rap", mais (The Story of) Espion ne s’adresse pas exclusivement aux amateurs de rap ?
Loin de là ! De toute façon, ça aurait été la même chose si j’avais fait un bouquin, le processus de création doit aller vers le plus grand nombre. Que ça concerne dix personnes ou un million, je le fais exactement de la même façon. Je ne fais pas un disque POUR les amateurs de rap. Je fais un disque pour les amateurs de rap ET pour les amateurs de musique en général ou de ce que vous voulez. Ça doit aller vers le plus grand nombre, sinon c’est borné !

Cela vous rassure t-il de voir des "intégristes" du rap ne pas aimer votre disque ?
Non, ça ne me rassure pas ! Au contraire, ça me fait douter. Il y a une théorie qui dit que les artistes de musique populaire ne cherchent qu’à proposer une forme pervertie du silence. L’idée que la musique que je propose demande une certaine adhésion est plutôt un truc qui me plait. Mais je ne cherche pas, encore une fois, à proposer une chose qui se consomme et qu’on a oublié à la fin de la chanson.

Il y a beaucoup de morceaux instrumentaux dans votre album, c’est une façon de démontrer que le hip hop est aussi une musique ?
Le rap, c’est d’abord un truc qui se dit, un message. Il y a une connotation sociale importante, y compris quand il s’agit juste de rap drôle. Donc, c’est difficile d’envisager une musique rap sans rappeur. Maintenant, si mon ambition est de faire un disque et de le revendiquer en tant que tel, moi qui ne suis pas rappeur, il faut bien que je me l’approprie d’une façon ou d’une autre.

L’universalité du disque découle donc de vos faiblesses !
J’ai surtout voulu que ce disque ressemble à ceux que j’écoute, et aux rencontres, aux voyages que je peux faire, aux livres que je lis. La vérité c’est que la majeure partie des disques que j’écoute chez moi sont joués avec des instruments, et pas juste avec des samples.

Par exemple ?
Je vais citer trois disques que j’ai écoutés aujourd’hui : Bob Marley, un disque de Jay-Z et un album de Led Zeppelin.

Qu’avez-vous à répondre à ceux qui voient en vous un chaînon manquant entre rap et électro ?
Ce serait envisager ces milieux comme deux chapelles un peu fermées et ce n’est pas du tout comme ça que je le vois. Je suis parfois plus proche d’un mec qui habite en face de chez moi et qui fait de la house ou du rock que d’un mec qui habite Atlanta et qui fait du rap. Il y a probablement des gens dans les deux milieux que ça énerve, moi ça me fait plutôt plaisir. Le rap et la musique électronique ont des racines communes. La vérité, c’est que les artistes se mélangent plus facilement que les publics. En France, on a une scène super intéressante en rap et en musique électronique et on se côtoie ! On est dans les mêmes maisons de disques, on va manger dans les mêmes endroits etc.

Le disque s’appelle (The Story of)Espion. Vous voyez vous comme un musicien infiltré dans le milieu du rap ou vice versa ?!
Non ! Parce que ça signifierait qu’il y a des camps, et que je suis l’ennemi d’un certain camp. Ce n’est pas moi l’espion. La métaphore de l’espionnage n’a rien à voir là-dedans. Le groupe est virtuel et il a fallu que je lui invente une histoire. Ce disque-là, c’est son histoire, sa légende, son identité.

DJ Mehdi/ (The story of) Espion (Delabel) 2002